LA DAME ROUSSE, roman d’Olivier Beetschen

Olivier Beetschen a publié le printemps dernier La Dame Rousse, récit remarquable qui se démarque de la production actuelle, du moins de celle, surabondante, de Suisse romande.

Les critiques, libraires et bibliothécaires l’ont rangé dans le rayon de la littérature fantastique. Ses thèmes directeurs sont l’amitié et/ou la fratrie ; la rousseur ; le froid, qu’il soit de neige ou de glace. Et l’action prend place dans les alpes suisses. Ce ne sont pas choses communes dans les romans d’aujourd’hui.

L’action principale se déroule donc, par un hiver exceptionnellement enneigé et froid, dans des lieux élevés ; plus précisément dans un  massif à cheval sur les cantons de Berne et du Valais.

J’écris : l’action principale, parce qu’il y en a deux : la première, qui enchâsse l’autre, se déroule au XXIe siècle ; l’autre, au début du XVIe, en grande partie sur les même lieux que la première.

Mais comment sait-on que ce sont les mêmes ? Grâce à une hardiesse de l’auteur : nommer les lieux par leurs noms, ceux qu’ils portent sur les cartes de géographie. Ramuz et d’autres auteurs de romans dont l’action se situe dans les Alpes ont pris le parti d’inventer des toponymes, peut-être par crainte que leurs récits ne soient placés dans la catégorie douteuse de la  littérature « alpestre » ou « régionale ». Mais le réalisme topographique est utile au bon fonctionnement du genre fantastique : plus les lieux et les circonstances sont « réels », plus l’irruption de l’irréel est surprenante, bouleversant les lois admises. Il en va de même des références historiques.

Je vous présente les protagonistes et leurs aventures :

deux hommes d’âge moyen, unis par une amitié quasi fraternelle (c’est important) depuis leur adolescence ont rendez-vous à la station de La Lenk, dans les Alpes bernoises, pour faire à ski une randonnée réservée à des alpinistes aguerris.

L’un deux, Luc, est l’unique narrateur des événements qui se déroulent dans l’action principale. Que sait-on de lui ? Qu’il a fait des études de Lettres à Fribourg, où il habite un quartier d’HLM depuis son récent divorce. Père de deux fillettes dont l’éloignement le déprime, s’attribuant la responsabilité de la séparation, il est en plein « marasme » ; aussi est-ce avec reconnaissance qu’il accepte la proposition d’Alain, l’ami secourable dont je viens de parler.

Ces informations que je vous livre d’un coup ne sont données que  lentement au cours du récit. Contrairement aux romanciers qui exposent « tout ce qu’il faut savoir » d’un personnage dès sa première apparition, Beetschen distille très lentement, comme goutte à goutte (ou plutôt flocon à flocon) l’information relative aux deux protagonistes, dont le passé n’est que peu à peu dévoilé. De même, le récit « second » n’est pas narré d’un seul bloc, mais en alternance avec le « principal », qui occupe environ les deux tiers de l’ensemble.

D’entrée de jeu, dans la première phrase, l’une des données capitales du récit nous est livrée :

Un climat polaire s’était abattu sur la région.

On voyait, aux carrefours, des amas de neige sale qui ressemblaient à des rochers aux arêtes coupantes. Sur le bitume, des résidus de sel dessinaient des rigoles asséchées. Un jour blême donnait aux façades l’aspect net et dur des carrelages.

Il fallait m’extraire de cette chambre froide.

Le ton de toute l’action principale et posé : d’un bout à l’autre, il y aura de la neige, de la glace, un grand froid, du brouillard, une blancheur brumeuse plus dure aux yeux que la lumière du soleil.

La « chambre froide » dont Luc va s’extraire est le garage souterrain de son HLM. Pendant le long trajet enneigé conduisant de Fribourg à La Lenk, Luc est partagé entre son attention à la route et le souvenir des événements récents de sa vie et de celle de son ami.

Chemin faisant, il aperçoit dans le crépuscule et fait monter à son bord une autostoppeuse dont la chevelure a « des reflets mordorés », qui bientôt le quitte, ayant atteint sa maison.

Luc retrouve Alain dans un hôtel de La Lenk. La neige ne cesse de tomber en tempête, barrant plusieurs jours la possibilité d’entreprendre la course à ski prévue. C’est l’occasion pour Alain de faire lire à Luc une légende qu’il dit avoir découverte au cours de ses recherches universitaires sur le mercenariat helvétique.

Cette légende a pour cadre les flancs du Wildstrubel, à quelques coups d’aile de La Lenk, et les événements qui la constituent ont eu lieu à l’époque de la Renaissance. Son caractère « légendaire » provient surtout de l’arrivée incroyable, vu l’enneigement, d’une femme dans une communauté condamnée à vivre sur une pente de la montagne. Cette femme est splendidement rousse. La légende raconte d’abord comment le chef de cette petite communauté épouse la nouvelle venue, puis elle détaille la vie des trois fils née de cette union, appelés Les Fils de l’Aigle. Les relations entre les trois frères apparaissent bientôt au lecteur comme une mise en miroir, ou en abyme, de celles qui existent entre Luc et Alain.

Après que Luc a lu cette légende, Alain lui révèle qu’il a vécu dans son adolescence un hapax ; en d’autres termes, un choc psychique qui transforme l’existence de celui qui le vit, et qui ne peut se renouveler : alors qu’il était en camp de ski au lieu même où les deux amis sont actuellement, Alain, alors qu’il était à l’écart du groupe, avait soudain rencontré parmi les séracs une femme rousse ; elle avait disparu aussi mystérieusement qu’elle était apparue après avoir échangé avec lui des propos dont il ne se souvenait plus. Mais cette rencontre lui avait permis de modifier en bien l’orientation de sa vie, et sa destinée.

Comme vous l’imaginez, la découverte de la légende trois ou quatre décennies après cette rencontre surnaturelle a été pour lui un choc. Depuis qu’il a lu ce texte, il est obsédé par la Dame Rousse. Il dit espérer que Luc, au cours de la randonnée qu’ils vont faire, la  rencontrera à son tour ; c’est du moins ce que suppose Luc :

Je comprenais maintenant pourquoi il m’avait mis dans le secret de sa rencontre avec la Dame Rousse. Pourquoi il en avait préparé la révélation avec un soin tel que l’on ne pouvait s’empêcher de penser à une mise en scène : l’hôtel du Schneehorn situé à deux pas du bâtiment du Juskila [l’hôtel où ils logent d’une part, de l’autre le bâtiment de l’organisation de jeunesse dont faisait partie Alain lors de sa rencontre avec la Dame Rousse] ; la traversée du glacier de la Plaine Morte, qui impliquait le passage obligé sur les lieux mêmes de l’épiphanie…

L’hapax existentiel, comme il disait, ce choc salvateur, était lié à un lieu, le massif du Wildstrubel.

Qu’en conclure, sinon qu’il voulait me donner la possibilité de rencontrer la magicienne du glacier ?

Alain veut faire avec Luc le même parcours que celui qu’il avait fait lorsque la Dame Rousse lui était apparue.

Au mépris d’une météo dangereuse, Alain et Luc entreprennent  leur excursion, qui se fait en deux étapes, la première aboutissant à un refuge de haute montagne. Alain, titulaire d’un brevet de guide de montagne, est en pleine forme et très excité, alors que Luc s’épuise rapidement. Pendant la nuit, il fait un rêve, que d’abord il prend pour une réalité :

Une jeune femme se tenait au bord du glacier. Un long manteau d’hermine la couvrait de la tête aux chevilles. De dos, je ne voyais que sa chevelure fauve, ombrée de violet, qui se balançait dans le vent avec la souplesse des fleurs. Puis, comme si elle avait pris une résolution, elle fit glisser son manteau sur ses épaules, le saisit par le col, et d’un geste souple le lança sur l’étendue glacée. Elle enleva avec le même naturel sa veste cintrée, ses rubans, une robe sans manches, son foulard de soie, une à une toutes les pièces de sa tenue qu’elle envoyait voler devant elle ; ses vêtements se transformaient en lambeaux de lune, qui allaient se fondre dans le tapis de neige.

Puis, d’un coup sec, elle déchira ses bas qui tombèrent le long de ses cuisses en crépitant. Ses mains rejetèrent son déshabillé par-dessus la tête, et elle se campa sur ses jambes, nue, offerte aux caresses de l’air. Lorsque je m’approchai d’elle, je vis qu’elle tenait dans sa main une orange. Elle commença à peler le fruit et à lâcher sur le champ neigeux les épluchures, qui s’engloutissaient comme auparavant ses habits.

Alors, la vague d’angoisse qui s’était éloignée de moi reflua vers mon cœur. Je compris que si on la laissait continuer, elle allait écorcher sa propre peau, et ce serait alors des charpies sanglantes qu’elle jetterait sur la neige. […] L’idée avait à peine traversé mon esprit qu’Alain apparut, rencogné à la lisière de mon champ de vision. Il observait la scène d’un air flegmatique. Pourquoi n’intervenait-il pas ? C’était à lui d’agir. Je ne connaissais pas cette femme, sans doute la gardienne du refuge.

Cela fit trébucher ma pensée. La gardienne ? En tenue de soirée ? Et pourquoi se dévêtir par une température polaire ? J’ouvris les yeux. Dans l’obscurité, je reconnus l’odeur de poussière qui traînait sur le sol, puis celle un peu rance de mon sac de couchage. J’avais rêvé.

Le lendemain, Luc épuisé se sépare d’Alain, dans l’espoir de rebrousser chemin sans se perdre dans la tourmente de plus en plus violente. Loin de l’aider, Alain, ami et guide de montagne, n’a que des paroles de mépris pour la décision de Luc. Lui-même poursuit contre toute raison la route qu’il s’était fixée et laisse Luc dans une situation des plus dangereuses.

À partir de cette séparation des « frères », je ne peux poursuivre mon résumé. Révéler aux futurs lecteurs la fin de cette aventure serait les priver du plaisir de la découvrir eux-mêmes. Cette restriction présente cependant un considérable désavantage : elle m’empêche d’aborder un ou deux aspects les plus captivants du roman.

ROUSSEUR ET BLANCHEUR

Il n’est pas indispensable, mais utile, de rappeler ce que de grands écrivains français des XIXe et XXe siècles pensent de la rousseur.

En voici quelques échantillons.

Dans Bourgeois parlant de Jésus Christ, poème hugolien d’un irrésistible humour noir, le mot juif, dans le dialogue des imbéciles, amène automatiquement la rousseur (et comme ce sont des imbéciles qui parlent, c’est une dénonciation du cliché par Hugo) :

– Il était beau. – Fort beau, l’air juif, pâle. – Un peu roux.

Chez Balzac, qui accorde tant d’importance à la couleur des yeux et des cheveux, Vautrin le bandit, dont le nom véritable est Collin, cache sa rousseur sous une perruque. Lors de son arrestation par la police,

…[le chef] alla droit à lui, commença par lui donner sur la tête une tape si violemment appliquée qu’il fit sauter la perruque et rendit à la tête de Collin toute son horreur. Accompagnées de cheveux rouge brique et courts qui leur donnaient un épouvantable caractère de force mêlée de ruse cette tête et cette face, en harmonie avec le buste, furent intelligemment illuminées comme si les feux de l’enfer les eussent éclairées.

Le lecteur attentif ne tombe pas des nues devant cette rousseur, vu qu’en présentant Vautrin au début du roman, le narrateur avait parlé de ses « mains épaisses, carrées et fortement marquées aux phalanges par des bouquets de poils touffus et d’un roux ardent ».

Apollinaire, qui, chose très rare à son époque, éprouvait de la sympathie pour les Juifs, ne les en présente pas moins comme roux. Il connaît la tradition voulant que la rousseur soit due à un excès de sang dans le corps. Ce sang excédentaire pénètre la chevelure et se loge dans les taches de rousseur. Une telle surabondance affecte les humains conçus pendant les règles, et tout s’explique : les femmes infidèles profitent de leurs règles pour tromper leur mari, dont la surveillance est alors relâchée… d’où la bâtardise des roux ! Cela remonte au Moyen Âge. Le Christ est « privilégié » : il a deux raisons d’être roux : il est juif, et bâtard. Marie n’a-t-elle pas fait pousser des cornes à son benêt de mari en lui faisant croire que son petit Jésus était né de sa rencontre avec un ange ? Ces siècles très-chrétiens et carnavalesques n’ont pas été tendres avec Joseph, objet de risées, patron des cocus et des benêts. Ne respectant pas même le Christ dans ses plaisanteries. Dans mon enfance on surnommait les Fribourgeois  Dzodzets, à savoir benêts, retardés mentaux. Or, Dodzet n’est autre que la prononciation patoise de Joseph, époux réputé cocu mais content…

Proust, lui-même juif par sa mère, décrit ainsi Charles Swann, incarnation du Juif doué d’éminentes qualités : « […] son visage au nez busqué, aux yeux verts, sous un haut front entouré de cheveux blonds presque roux… »  Sa fille, Gilberte, a une chevelure « d’un blond roux », un « visage semé de taches roses ».

C’est sans doute à dessein que Proust reprend pour décrire Swann le stéréotype du Juif roux aux yeux verts et au nez busqué. En revanche, la rousseur de Gilberte n’est pas une caractéristique ethnique, mais sexuelle, profondément enracinée dans l’imaginaire proustien – et français. La sexualité, liée chez Proust au mal, est, pourrait-on dire, rousse : Mlle Vinteuil, dont la peau est semée de taches rousses, incarne pour le héros adolescent la révélation de l’homosexualité et du sadisme. C’est dans le donjon de ROUssainville que Gilberte, encore fillette, participe à des « orgies » avec des garçons et filles de son âge. Lors d’une violente averse de pluie, Roussainville ressemble à Sodome et Gomorrhe châtiées pour la sexualité « contre nature » de leurs habitants. Même la couleur des organes sexuels des blanches aubépines, liées à ce côté maudit de Combray, rappellent au héros les taches de son de Mlle Vinteuil… Ces étamines presque rousses parmi le blanc des pétales rappellent le contraste entre la peau très blanche et délicate des rouquins et la rousseur de leur chevelure…

Ce qui « n’est pas très catholique », donc anormal, « sent le… roussi », quand il s’agit d’idéologie ou de religion ; tandis qu’en cuisine, on dit des plats trop cuits qu’ils sentent le brûlé !

Le lecteur francophone a été convaincu par ses lectures que la rousseur est une marque négative. Elle est aussi celle d’une sexualité exacerbée, comme dans fameuse chanson de Bruant Nini peau d’chien :

Elle a la peau douce
Aux taches de son,
À l’odeur de rousse
Qui donne un frisson…
Et de sa prunelle
Aux tons vert-de-gris,
L’amour étincelle
Dans ses yeux d’souris.

Quand le soleil brille
Dans ses cheveux roux
L’ géni’ d’ la Bastille
Lui fait ses yeux doux.
Et, quand a s’ promène,
Du bout d’ l’Arsenal,
Tout l’ quartier s’amène
Au coin du canal.

Dommage qu’elle soit une pute… ce que signifie d’ailleurs l’argot « peau de chien ». Mais ainsi va l’Esprit français, pour qui le roux ne peut être exempt d’impudeur…Il est remarquable que la seule chanson connue de tous célébrant une rousse fasse d’elle une réprouvée, une femme « de mauvaises mœurs », une femme sans aucun pouvoir, mais au pouvoir de son maquereau.

Rien de cela ne convient à la Dame Rousse (avec deux majuscules) de notre roman. Ni à Pirmina la belle et robuste montagnarde, ni à la mère « auburn » d’Alain, encore moins à Alain lui-même, dont la tête est couverte d’un « gisement de mèches rouges et drues comme des copeaux de cuivre »; tous ces personnages sont très positivement connotés. Toutes et tous sont liés à la montagne, inséparables de la neige et de la glace, dont la pâleur rappelle celle du teint des roux.

Qui donc peut être cette Dame ?

Le narrateur nous indique la piste à suivre pour nous y retrouver :

Par quel prodige la Dame Rousse était-elle apparue à ses (ceux d’Alain) yeux ?

Durant sa jeunesse, mon ami s’attacha à creuser cette question. Ses cogitations l’amenèrent au surnaturel, au merveilleux, notamment dans les religions pré-chrétiennes. Les anciens Scandinaves, surtout, l’avaient captivé par leur conception particulière de l’âme. Il s’était passionné pour les rites chamaniques.

 Cette Dame Rousse, que Luc baptise « la magicienne du glacier », mais elle n’est autre que Freyja, figure majeure de la mythologie germanique ! Déesse de la beauté et de l’amour charnel, elle l’est surtout dans le rêve de Luc, qui ne voit d’elle d’abord que sa « chevelure fauve, ombrée de violet, qui se balançait dans le vent avec la souplesse des fleurs ». Freyja est, dans les traditions germaniques et scandinaves, par excellence la magicienne des glaces et des neiges. Elle est secourable : elle aide les égarés, au sens propre mais aussi figuré, comme le montre sa conversation avec le jeune Alain :

Arrivé au village, le jeune homme sentit qu’un profond changement s’était opéré en lui. Il n’eût su dire en quoi consistait cette transformation, ni comment elle était survenue. Un tournant avait été pris. Sa destinée avait bifurqué sans retour.

  « Freyja » signifie « Dame ». Elle est la Dame Rousse au corps d’une extrême blancheur :

Sa peau avait l’aspect de l’opaline. La clarté qui baignait le paysage semblait émaner de l’intérieur de sa personne.

Dans le rêve de Luc, la Dame Rousse porte un manteau d’hermine ; dans le panthéon germanique, elle s’habille de plumes de cygnes…

L’autre face de la déesse est sa valeur guerrière et sa résistance à toute épreuve : n’est-elle pas aussi la première des Walkyries ? Et qui est Pirmina,  la femme chasseresse, sinon l’avatar « walkyrien » de Freyja ?

Les fils d’Arnold le guerrier, dit L’Aigle, et de Pirmina la Guérisseuse sont nés pour la chasse et la guerre, tout comme les héros des mythes germano-scandinaves[2]. Ajoutons que, dans la cosmologie scandinave, un aigle, de la cime de l’Arbre du Monde, embrasse de son regard l’univers.

Beetschen réalise la performance de situer tous les événements dans un paysage blanc, neigeux, glaciaire ou glacé, à l’exception de la plaine lombarde où guerroient les frères Bockhütter, héros de la légende Les Fils de l’Aigle. La montagne même est couleur de la peau des rousses…

 Étrange tribu qui, en cette fin du Moyen Âge helvétique, a la particularité (historiquement possible ?) de ne pas être chrétienne, et de cependant fournir au réformateur Zwingli ses gardes du corps préférés ! Luc ne nous dit pas quelle est la religion des Farouches. Sans doute une des formes du polythéisme germanique. La tribu doit révérer entre autres dieux le grand Thor, dont la barbe éblouit d’autant plus qu’elle est couleur du feu…

La littérature germanique ancienne est avant tout épique. En bons germains, Arnold et ses fils nous sont surtout connus de leurs contemporains pour leur contribution (parfois décisive) aux Guerres d’Italie.

LA FRATRIE

L’un des thèmes de prédilection de l’épopée, d’où qu’elle vienne, est la fraternité unissant deux guerriers : L’épopée de Guilgamesh en est le prototype qui influença le monde indoeuropéen. Mais les fils de Pirmina sont trois ; le couple « épique » est surtout celui, nommé fraternel, de Luc et d’Alain, amis depuis leur enfance.

Les relations entre la légende et les aventures du couple sont nombreuses et passionnantes. Dans ce système spéculaire, on ne sait qui est « premier » et qui est reflété : car Luc, en lisant la « légende », se demande si elle n’a pas été « arrangée » par Alain, dont par endroits il reconnaît le style.

La légende, quoi qu’il en soit, pose la question de la responsabilité des frères les uns envers les autres. Le dernier survivant du trio légendaire regarde avec anxiété, peu avant sa mort énigmatique, deux aiglons dans leur nid : l’un tue son jumeau, et le lecteur sent que cet homme se reproche de ne pas avoir pu empêcher la mort de son frère.

Plus gravement, Alain entraîne Luc dans une expédition que les conditions atmosphériques le rendent incapable de poursuivre : faut-il le lui reprocher ? Ne cherche-il pas à faire rencontrer à son ami déprimé la Dame Rousse, certainement capable de le guérir? Mais pourquoi donc lui, qui ne veut que du bien à Luc, l’abandonne-t-il dans une situation quasi désespérée ? Il faut supposer qu’Alain, en vrai « guerrier » digne d’Odin, perdrait toute estime de lui-même s’il abandonnait le combat contre les éléments qu’on peut dire à bon droit déchaînés. Son « honneur » de lutteur le rend aveugle aux dangers que courent aussi bien lui-même que son ami.

Si le roman est bien, comme l’affirmait Hegel, « une épopée bourgeoise », le roman de Beetschen est une épopée de la fratrie dans le monde bourgeois d’aujourd’hui.

LES VERSANTS DANS L’HISTOIRE

Alain est un personnage qui, comme la montagne, a plus d’un versant : son père et sa mère sont très différents : elle, issue d’une famille montagnarde modeste, descend dès sa sortie de l’école à Lausanne, en quête d’un métier : elle exerce celui de serveuse ; c’est dans le restaurant où elle travaille qu’elle rencontre un étudiant en architecture, futur père d’Alain. Apprenant sa grossesse, il rompt avec elle. Pour finir, un arrangement stipule que la mère aura la garde de l’enfant jusqu’à ce qu’il ait quatorze ans, âge à partir duquel il vivra avec son père. Or, la rencontre de l’adolescent avec la Dame Rousse a pour résultat qu’il décide de ne pas rejoindre son père. Père et mère sont dans son cas comparables à deux versants différents d’une même montagne.

L’image des versants apparaît nettement à propos de la gêne que cause à Luc, lors de leurs retrouvailles à La Lenk, les yeux vairons de son ami :

Un œil était vert, l’autre bleu. […]

Notre embrassade témoigna de la vigueur de notre amitié. Cependant je fus un certain temps à me défaire d’une fâcheuse hésitation, essayant tour à tour d’arrimer mon attention à l’une ou l’autre prunelle, avant de retrouver l’habitude de me concentrer sur un point situé entre ses sourcils.

Le visage d’Alain a deux versants, de même que son origine et … son comportement à l’égard de Luc.

La ville de Fribourg, où vit Luc, est bilingue. Luc, francophone, vit dans le quartier au nom germanique de Schönberg, qui signifie « belle montagne ». À la suite de son divorce il a dû déménager, passer d’un « versant » à l’autre de la région fribourgeoise… Les aïeux de Luc parlaient allemand et vivaient sur l’autre versant des Alpes par rapport à Fribourg ; son patronyme, Riesen, évoque le Riesenberg, montagne sacrée des religions germaniques…

Le mot versant est amené par la montagne, dont les versants sont différents mais par nature inséparables. Seul un nouveau Borges pourrait élever une montagne à un seul versant ! Le parcours prévu par les deux amis doit les conduire d’un versant germanophone du massif montagneux à son versant francophone…

Les versants de la réception

Le roman de Beetschen présente aussi ce qu’on peut nommer des Versants de la lecture, ou, d’un mot plus savant, de la « réception ».

Le lecteur francophone sera probablement plus surpris par l’apparition surnaturelle d’une dame rousse, et par la légende des Fils de l’Aigle que le lecteur ayant pour langue maternelle une langue germanique ou scandinave. Pour ceux-ci, il y a toutes les chances que cette apparition dans la blancheur glaciale et glaciaire évoque celles de Freyja.

Pour terminer cet entretien sur une note inattendue, songeons que le… culte de Freyja occupe aujourd’hui une place de choix dans le monde grandissant des néopaganismes.

Supposons que l’une ou l’un de ses adoratrices/teurs lise La Dame Rousse : pour elle ou lui, une apparition de cette déesse ne serait  pas fantastique du tout, pas plus que n’est « fantastique » pour une ou un catholique une apparition de la Sainte Vierge ! Elle ou il pourrait prendre le livre de Beetschen pour le déguisement romanesque d’une expérience vécue par lui-même et un ami intime. Elle ou il le considérerait comme un coreligionnaire, essayerait d’entrer en contact avec lui, et désirerait ardemment se rendre sur les lieux peut-être éloignés, pour elle et lui, de la sainte apparition. Ainsi La Lenk deviendrait un centre de pèlerinage, et s’enrichirait beaucoup. Olivier Beetschen en recevrait solennellement la bourgeoisie d’honneur.

Ce serait le troisième versant de la réception…

Au revoir, portez- vous bien, et à bientôt, j’espère !

Ouvrages d’Olivier Beetschen :

 

La Dame Rousse, Vevey, éditions L’Âge d’Homme, 2016.

Le Sceau des pierres, poèmes, Lausanne, éd. Empreintes, 1996.

Après la Comète, poèmes, Lausanne, éd. Empreintes, 2007.

À la Nuit, roman. Réédité dans Le Livre de Poche suisse, Lausanne, éd. L’Âge d’homme, 2007, Postface de Jean Roudaut.

LE PROCHAIN LIBRE PARCOURS SERA CONSACRÉ À UN GRAND

ÉVÉNEMENT : LA SECONDE RÉÉDITION DU ROMAN D’YVES VELAN

SOFT GOULAG

GRAND PRIX DE LA SCIENCE-FICTION FRANCOPHONE 1977

 

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