Réédition de Soft Goulag

Les éditions Zoé nous offrent le plus beau cadeau de Nouvel An dont puissent rêver les amateurs de littérature. Et le plus attendu depuis des années : une seconde réédition de

Soft Goulag d’Yves Velan

Grand Prix de la Science-fiction francophone

dans la collection du Livre de Poche suisse aux éditions Zoé.

Enfin ! vont s’exclamer les lectrices et lecteurs du plus important écrivain suisse romand vivant, créateur d’une expression qui a fait fortune, Goulag mou.

Comme elles et ils auront raison ! Ce roman d’anticipation sociale, qui reçut en 1977 le Grand Prix de la Science-fiction francophone, était introuvable malgré sa réédition en 1989. Introuvable en dépit de la demande pressante du lectorat et des éditeurs.

Rien à faire : l’auteur se refusait à cette réédition, comme à celle de ses livres antérieurs. Et cela par une modestie… qu’il est permis de trouver mal placée, et douloureuse pour ses admirateurs.

Mais par bonheur il a enfin cédé aux appels du lectorat. Ses livres vont reparaître, et un long roman inédit et récent pourra voir le jour, Le Narrateur et son énergumène.

Parce que ses romans n’ont pas été réédités pendant plus de deux décennies, Velan est peu connu des lecteurs de moins de trente ans. À leur intention, la présente réédition de Soft Goulag offre une excellente Préface : son auteur, Pascal Antonietti, a publié un Yves Velan aux éditions Rodopi, Amsterdam et New York, en vente dans toutes les bonnes librairies.

La Postface est signée par votre serviteur.

Il va de soi que je ne peux reproduire ici la Préface ni la Postface : d’ailleurs celle-ci, comme son nom le signifie, ne doit être lue qu’après Soft Goulag.

Il est bien difficile de parler de ce roman sans en dévoiler les péripéties et le dénouement ! C’est pourquoi je me borne, pour commencer, à quelques remarques que m’inspire ce récit d’anticipation hors du commun.

Plus bas, pour les lecteurs désireux de faire plus ample connaissance avec l’ensemble des œuvres de Velan, je reproduis le texte lu lors de la remise à leur auteur du Grand Prix C.F. Ramuz.

Mais il y a mieux ! On peut réécouter sur Internet une conférence donnée en 1978 par Yves Velan lui-même au Club 44 de La Chaux-de-Fonds sur la manière dont il a composé Soft Goulag ; il suffit de choisir,  parmi les nombreux sites le concernant, celui qui s’intitule :

Yves Velan parle de son nouveau livre – Club 44

(Remarque : cette conférence s’adresse aux personnes ayant lu Soft Goulag)

TEMPS, LIEUX ET CIRCONSTANCES

L’histoire se déroule aux États-Unis, rebaptisés l’Union, dans un avenir non précisé : ce pourrait être dans quatre ou cinq siècles, au plus tard.

À son habitude, Velan transforme le genre qu’il adopte : ce n’est pas à nous, lecteurs, que le Narrateur s’adresse, mais à des contemporains d’un rang social supérieur au sien, des statisticiens qui sont les technocrates de cet âge à venir.

En outre, il n’a pas la moindre idée des civilisations qui ont précédé celle où il vit et rédige son texte, la mémoire tant historique qu’individuelle ayant cessé d’exister.

Il n’a pas l’intention d’écrire un roman, la littérature ayant disparu au profit des seuls feuilletons télévisés.

C’est un étudiant de troisième cycle, qui compose une « thèse de débutant ». Le travail qui lui est imposé consiste à raconter une journée de la vie du couple que forment Ad et Ev. Ce couple présente la particularité d’avoir été désigné par le sort pour avoir le droit de procréer.

Pour faire son récit, notre thésard dispose des témoignages d’Ad et Ev, de ceux de leurs voisins, employeur, amis et connaissances ; mais surtout de documents filmés par un système de surveillance omniprésent et parfaitement admis.

Donnée des plus importantes : dans cette société, les gens sont bien nourris, bien logés, confortablement transportés jusqu’au lieu de leur travail ; d’ailleurs, ils sont incapables de rêver mieux que ce qu’ils ont, puisque ils ne peuvent imaginer d’autre façon de vivre, et qu’ils n’ont aucune connaissance du passé.

Mais nous, lecteurs, du XXIème siècle, savons ce qui leur manque : ce que nous apprécions sous les noms de liberté de pensée, d’imagination, de responsabilité citoyenne et autres biens qui vont d’eux-mêmes pour nous.

LE GOULAG MOU ET NOUS

C’est cela, le Goulag mou, expression forgée par Velan… On vit bien, le Pouvoir vous donne du pain et vous impose plus qu’il ne propose des jeux télévisés qui vous ressassent que… que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes et qu’il serait mortel pour les jeunes de s’en aller chercher leur bonheur ailleurs.

Dans les autres romans de science-fiction montrant des sociétés analogues, il arrive un moment où un personnage, un groupe, se révolte, ayant découvert qu’il existe d’autres manières de vivre, et qu’ils sont les victimes d’un système qui les opprime moralement. Rien de tel dans Soft Goulag. S’il arrive qu’une personne se considère comme victime (ce qui est ici le cas), elle ne remet pas pour autant le système en cause. Pourquoi ? Tout simplement, et tragiquement à nos yeux, parce que rien ne la mettrait en mesure de le faire.

En tant que lecteur, de 2017, je me demande : Comment a-t-on pu en arriver à la création d’une telle société de doux et complet asservissement ? Et la réponse se trouve dans le récit de notre Thésard-Narrateur, lequel sait que les citoyens ont eux-mêmes librement voté, donc choisi, trois décennies plus tôt l’actuel état de fait.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que date la découverte que les citoyens qui votent le font le plus souvent contre leur intérêt, abusés qu’ils sont par la propagande distribuée par le grand capital, et trop paresseux pour penser par eux-mêmes. Montesquieu, voici déjà presque trois siècles, mettait en garde ses contemporains : la démocratie, insistait-il, ne peut subsister que si les citoyens prennent activement part à son maintien, luttent contre tout ce qui risque de la dénaturer sous de fausses apparences. Maintenir la démocratie, écrivait-il, est un exercice quotidien faute de quoi elle se muera en aristo-ploutocratie, voire en une monarchie déguisée. On n’en est pas loin aujourd’hui : combien de personnes se partagent-elle la moitié de la richesse de nos états « démocratiques » ? Pourquoi ?

Encore quelques lâchetés, et nous serons prêts à accepter, ou même à plébisciter l’avènement d’une société où l’argent, le pouvoir, le savoir, la culture seront l’apanage d’une « élite » seule habilitée à se muer en dynasties dirigeantes et toutes-puissantes. Mais pas méchantes du tout ! N’est-ce pas déjà en bonne partie le cas aux États-Unis ?

La société dans laquelle nous vivons nourrit déjà tous les germes d’un Goulag mou. C’est ce que montre Pascal Antonietti dans sa Préface :

 

Plus de dix ans avant l’effondrement du bloc socialiste, avec une sorte de prescience, Velan dénonce à travers sa fable ce que l’on nommera par la suite la « pensée unique », et la disparition progressive de l’idée même d’alternative économique et sociale. Or depuis la parution du roman, l’évolution du monde n’a cessé de lui donner raison sur de multiples points : surveillance renforcée des citoyens […] ; imposition du « politiquement correct » ; règne presque sans partage de la « pensée unique » ; installation d’une sorte de « même » planétaire, d’uniformisation sociale et culturelle menant à la disparition de toute altérité radicale ; imposition d’une esthétique télévisuelle ; décervelage et manipulation médiatique…

À cet inquiétant constat on peut ajouter, entre autres choses, que :

– dans notre monde comme dans Soft Goulag paru en 1977, les richesses et, partant, le pouvoir ne cessent de croître entre les mains de moins en moins de possédants-dirigeants ; que,

– comme dans Soft Goulag, le président élu des États-Unis stigmatise plus qu’on avait jamais osé le faire les Mexicains, coupables de tous les vices et de tous les maux de l’Union – oh ! pardon, des USA.

Mais pourquoi dénoncer Trump, plutôt que de nous regarder nous-mêmes, citoyens d’un des États les plus riches de la Terre ? Endoctrinés par le parti politique le plus puissant du pays, nous devenons un État de plus en plus fermé aux victimes de guerres effroyables. Comme dans le Goulag mou, une propagande mensongère envers les étrangers… – mais inutile d’insister, vous compléterez vous-même, selon vos goûts et dégoûts…

Tout cela est triste, direz-vous ; alors, est-ce que Soft Goulag est un livre de morale ?

Eh bien non, pas du tout. Ce n’est pas un livre de morale, c’est un livre moral. C’est tout différent.

On rit beaucoup, de diverses sortes de rire, souvent un rire jaune causé par les contorsions que s’impose le Narrateur pour se convaincre que tout, même le dénouement de l’histoire qu’il raconte, montre que l’on vit dans le meilleur des mondes. Dans Candide, il était encore question du meilleur des mondes POSSIBLES, car Pangloss, optimiste en dépit de tout dans un monde ignoble, sait qu’il y a d’autres mondes possibles, qu’on peut les imaginer. Mais ce n’est même plus le cas dans le Goulag mou, où seul ce qui existe… peut exister. On ne peut plus rien imaginer d’autre, plus rien imaginer tout court, point.

On rit des maladresses constantes du Narrateur, de son style impayable, de sa langue de bois… Mais en même temps on le plaint ! Eh ! oui, car s’il ne sait pas écrire comme nous le voudrions, c’est qu’il n’a jamais lu de roman ! Pour deux raisons : d’abord, les « livres-écrits » des époques antérieures ont totalement disparu. On ignore la lecture, elle est remplacée par l’information et les fictions télévisuelles concoctées par l’État pour endoctriner les citoyens rebaptisés partenaires sociaux. Le récit télé s’appelle le « récit-montré ». Comme il ne connaît aucun récit-écrit, le Narrateur s’efforce de faire de son écrit un récit-montré, ce qui est d’un comique jusqu’ici inconnu – du moins de votre serviteur.

COMPRENDRE SOFT GOULAG, C’EST « CRÉER À DEUX »

Il est très significatif que le Thésard-Narrateur ne se demande pas, par exemple, si la drastique restriction des naissances est bonne ou non pour l’avenir de l’Union. Sa conviction (il ne peut avoir d’opinion) est qu’il suffit qu’une loi existe pour qu’elle soit bonne…

Et surtout, cela n’entre pas dans le sujet qu’on l’a chargé de traiter. Il en résulte qu’il ne va pas commencer par nous « brosser un tableau général » de l’Union, de ses rouages, de ses lois, ni par répondre aux questions que nous nous posons. C’est à nous, lecteurs, de combler les lacunes, en repérant des indices plus discrets que les cailloux du petit Poucet. Ces indices sont rares, et involontairement donnés. Pourquoi ? Parce que le Thésard, rappelons-le, ne narre pas pour nous, mais pour ses commanditaires, les Énarques-Statisticiens ; eux n’ont nul besoin d’indices, puisqu’ils vivent dans la même société que le Scripteur !

C’est ainsi que l’on prend mieux la mesure du dispositif narratif de ce roman : son intérêt réside en bonne partie dans le fait que pour bien comprendre le situation, le lecteur doit être actif. C’est à lui qu’il incombe de dénicher au détour d’une phrase une information qui n’est pas le sujet principal de la phrase en question. En voici un exemple : page 31, le Narrateur écrit : « Il y a trente-six ans que la loi nous fut donnée ». Bien. Mais quelle loi ? Il y en a sans doute plus d’une dans l’Union ! Et ce peut être un générique, désignant les lois, la législation. Il nous faut revenir en arrière, et nous assurer que la seule loi dont il est question est celle sur le droit (restrictif) de naissance. Mais ce n’est pas tout : cette courte phrase se situe au centre d’un paragraphe involontairement hilarant où le Thésard veut démontrer que, dans ce que nous nommons Sciences humaines, il est légitime de faire appel à la mémoire des faits passés. De plus, la mention de l’âge de la loi, peu visible au sein d’un discours laborieux et touffu, n’est aux yeux du Narrateur qu’un exemple parmi cent autres d’un fait passé connu de tous, donc secondaire.

Ainsi, ce n’est pas le Personnage-Narrateur, mais bien Velan-Auteur qui fait glisser l’indice par son Narrateur d’une manière qui est tout sauf claire et frontale, et qu’on peut dire oblique. Cette manière de faire a deux avantages : d’abord, elle renforce la vraisemblance de la narration ; ensuite et surtout, elle force le lecteur à lire lentement, à ne pas sauter de mots ni de phrases, à colmater les « places vides » : donnant par son activité raison à l’adage de Balzac : « Lire, c’est créer peut-être à deux ».

C’est surtout flagrant quand le Narrateur, à contrecœur, ne peut éviter de parler de ce qui touche au corps et à la sexualité. Sa pudibonderie digne de l’Ère victorienne (dont il, ignore tout…) a pour cause une extrême répression que chaque partenaire social a intériorisée en refoulement. Pourquoi la société du Goulag mou réprime-t-elle autant la corporéité et le sexe ? Parce que, thème velanien par excellence, le corps, comme l’inconscient, est pareil à la boîte à ressort d’où peut à chaque instant jaillir un diablotin, mû par une force d’autant plus grande que la répression a été forte.

Cependant, on trouve avec surprise et délices dans Soft Goulag, trois admirables poèmes en prose inspirés par le corps, son désir ou son appréhension amoureuse. De tels poèmes, où nous, lecteurs, nous « retrouvons », ne peuvent être l’œuvre du Narrateur mais d’une autre instance, venue d’un ailleurs non localisable. Pour un petit moment, nous sommes délivrés du « cauchemar climatisé » dont parlait Henry Miller. La présence, dans Soft Goulag, de textes d’inspiration tout autre que celle du Thésard-Narrateur confère à ce livre une ampleur, une envergure, une polyphonie où se manifeste magistralement le génie de son auteur.

Présentation de l’œuvre d’Yves Velan lors de la remise à cet écrivain du Grand Prix C.F. Ramuz le 24 novembre 1990

Le Grand Prix C.F. Ramuz a pour but de contribuer à la consécration d’œuvres à plusieurs égards importantes, considérées comme exemplaires par les lecteurs les plus exigeants de Suisse et d’autres pays ; des œuvres fortes, à la fois neuves et irrécusables ; des œuvres qui infléchissent la vie de l’esprit, incitant leurs lecteurs à la réflexion et au dialogue, suscitant l’émulation de jeunes écrivains, interpellant une nouvelle génération de critiques.

C’est en ayant à l’esprit ces données que le jury de cette année a désiré rendre hommage à l’œuvre d’Yves Velan.

On peut le dire sans hésiter : dans cette petite aire francophone si riche en écrivains de haute valeur, où la relève est prometteuse, l’œuvre et la personne de notre lauréat constituent l’un des creusets les plus actifs où se trempe et se retrempera la conscience littéraire romande, pour ne parler que d’elle, ce qui est géographiquement fort restrictif : car c’est, par exemple, en Allemagne et à Vienne que Velan a été invité à lire des fragments d’un roman encore inédit.

Voici quelques instants, j’ai usé du mot « conscience ». Il me permet de rappeler que, aux yeux de Velan, l’écrivain a de grandes responsabilités ; pour lui, la responsabilité artistique n’est séparable ni de la responsabilité intellectuelle, ni de la morale, qu’il considère comme la plus haute valeur. Cet écrivain supérieurement doué professe qu’une œuvre ne peut avoir d’authentique valeur littéraire qu’à la condition de manifester de diverses façons le souci moral de ce qu’elle vient faire dans le monde d’aujourd’hui. En cela, il est bien plus proche de Ramuz qu’il ne le pense. Et d’autant plus que la dimension morale, domaine des relations avec l’Autrui contemporain, entre en jeu avec deux autres que l’on pourrait nommer, selon l’un des mots clés de sa pensée, verticales.

D’abord, une profondeur culturelle : dans La Statue de Condillac retouchée, le scripteur fictif récrit à sa manière les textes fondamentaux de l’Occident, de Sophocle à Dostoïevski, des réalistes français au Surréalisme. Mais Soft Goulag, qui est l’envers d’une pièce dont La Statue de Condillac figure la face, Soft Goulag donc, couronné par le Grand Prix de la Science-fiction francophone, nous conduit dans un monde futur où personne ne connaît plus les œuvres du passé, d’où toute culture a été éradiquée. Dans Je, qui obtint en 1959 le prix de Mai et le prestigieux Prix Félix Fénéon, se presse massivement l’autre source de notre culture, le message biblique ; la parole divine s’y trouve confrontée, dans l’esprit affolé d’un humble pasteur, aux voies et façons d’une Société qui, au nom des valeurs chrétiennes, entretient une police dont la principale occupation est de ficher les citoyens qui lui déplaisent – ce dont on parlait bien moins dans les années cinquante que depuis l’affaire Kopp… Mais surtout, la dimension spirituelle porte l’empreinte d’une angoisse qu’a depuis bien longtemps Velan : celle de n’être pas à la hauteur des exigences que lui impose sa foi dans le Dieu des Ancien et Nouveau Testaments.

Je ne dirai rien d’original en notant que l’importance de son œuvre tient en partie à ce qu’elle prend pour objets certains des enjeux cruciaux de la société néo-capitaliste ; elle remet périodiquement en crise, sous des angles et des formes très diversifiés et toujours neufs, un système de valeurs des plus dangereux pour l’esprit ; système sur lequel tout ou presque conspire à étendre et consolider un consensus risquant de pousser les êtres même vigilants à l’acquiescement – à ce que l’on nommait naguère le « lâche soulagement ».

Depuis quelques siècles, en Occident, la littérature de qualité est devenue l’une des formes les plus actives de résistance à une société sans autre but (si elle en a un) que le bien-être matériel, l’abolition de la pensée individuelle et le règne – consommé dans Soft Goulag – d’une dynastie politicienne dénuée de vues spirituelles, intellectuelles et morales, voire, plus gravement comme le dit Proust, du moindre scrupule. Or, aux yeux de Velan, il se passe maintenant, à cet égard, quelque chose de nouveau et fondamentalement inquiétant : à savoir que notre société de consommation, de vedettariat, de médiatisation, est en train de gagner à sa cause une bonne partie de l’art, plus singulièrement de la littérature. Selon l’essai intitulé Contre-pouvoir, qui est la face théorique de Soft Goulag, la littérature est en grand danger de rendre les armes à l’idéologie régnante du Même et de la Série ; une bonne partie de ses produits ne vise plus qu’à combler les paresseux horizons d’attente de lecteurs lobotomisés de toute énergie intellectuelle.

Tentant de me faire le truchement de la pensée velanienne sur ce point, je pourrais par exemple demander : à quoi sert-il qu’une œuvre critique un ensemble de valeurs, d’idées et de comportements si, dans sa forme, son écriture, elle, joue, plus ou moins consciemment, le jeu que la société attend de la littérature ? Toute œuvre conçue pour entrer aisément dans les circuits économiques et devenir l’objet d’une rapide consommation est en quelque mesure précuite et prédigérée. En entamant tel livre, nous savons déjà qu’il flatte notre goût ; l’ayant, plutôt que lu, avalé, nous allons l’oublier bien vite pour un autre, un autre qui sera… le même. Culturellement parlant, rien ne se sera passé, sinon que le livre qui a si bien passé est déjà dépassé, et bientôt trépassé. – Or, comme l’écrivait voici déjà plus d’un siècle le prophétique essayiste anglais Matthew Arnold, « culture works differently » – ce que l’on pourrait librement traduire par : « La culture, c’est tout autre chose » !

C’est pourquoi Velan, dans Contre-pouvoir, assigne pour objectif à ce qu’il nomme « le littéraire » de désorienter : « …par le littéraire, lit-on dans cet essai, cet objectif serait de déraillement, détraquement, césure, obscénité, obstacle. » Selon Velan, l’action du littéraire ne peut être à court terme. Elle ne peut être, écrit-il, que « médiate, diffractée. – Elle ne cherche pas de résultats frappants mais des dessoudages, des remuements, des créations de malaise, des sensibilisations, des débats ». Roland Barthes l’a bien senti : dans une illuminante étude sur Je, il louait l’ « embarras » où nous mettait ce livre, embarras générateur d’une révision de toutes les idées admises sur le roman politique dans les années cinquante. À quoi Velan ajoute encore, dans Contre-pouvoir, que l’écrivain doit mettre tout en œuvre pour obtenir – je cite encore ­– la « création d’une faille ». On y parviendra, dit-il, en mettant « des morceaux de littéraire en travers des textes, des explosifs de textes dans la série ». Sur la base de ces définitions imagées autant qu’abruptes du littéraire, on peut jouer à résumer le programme velanien en une formule qui serait : « Le devoir de la littérature est d’être littéraire. » Ce n’est pas une lapalissade, c’est le rappel d’une vérité trop oubliée, surtout dans le champ romanesque.

Par bonheur, nous savons que ce mot d’ordre a été, est aussi celui de plusieurs romanciers de grande qualité, dont une proportion remarquable de Suisses romands. – Alors, demandera-t-on, qu’est-ce donc qui confère à l’œuvre velanienne son caractère unique ? À quoi l’on répondra : c’est une radicalisation et une thématisation de la présence du littéraire dans ses livres ; ou encore, pour reprendre le terme clé de Matthew Arnold, une représentation du travail du littéraire au sein du texte.

L’une des tâches de la critique est – et surtout sera – d’analyser les dispositifs très neufs qu’à chacune de ses entreprises de longue haleine Velan a imaginés, et montés pièce à pièce, pour que ses ouvrages ressortissent au littéraire et, par une nécessité découlant de telles prémisses, ne se répètent jamais.

Son génie propre réside en partie dans le fait qu’il ne dirige pas sa critique directement, sans médiation, sur des phénomènes extérieurs à la littérature. Ce qu’il met d’abord en crise, c’est l’œuvre prétendant au statut d’instrument critique adéquat, prétendant à un savoir ou à une élection transcendante garantissant la validité de son discours sur le monde, l’œuvre assurée de sa propre vérité, détentrice du Sens premier et dernier de ce qui existe.

Sur cette lancée, Velan oblige sans répit les monologueurs et/ou scripteurs imaginaires de ses récits à se poser quoi qu’ils en aient une question qui est peut-être à ses yeux la question des questions, pour user d’un génitif hébraïque en l’occurrence pertinent : « Qui me mandate pour écrire ? Qui me donne la parole ? De quel droit l’ai-je prise, et à qui ? » Il arrive toujours des moments où la parole, dans des circonstances dramatiques aggravées par un humour ou une ironie très désorientants, doute à fond de sa légitimité. Cette mise en crise, cette térébrante autonégation paraît être un facteur fondamental de ce que Georges Poulet, l’un des authentiques pionniers de la conscience critique actuelle, eût nommé le cogito velanien.

Une telle mise en crise entraîne des conséquences existentielles pour le héros – ou antihéros – « responsable » de chacun des récits. Pour commencer, qui dit légitimité pense Loi. De diverses façons, ce personnage est acculé à s’avouer qu’il est incapable de choisir proprement, puis de maintenir les lois de son discours, de définir les relations de son logos avec celui de la Tribu, avec, dans Je, le logos divin, avec les codes de communication du présent et du passé. Poussé par le démon des bonnes intentions ou, dans Soft Goulag, par le malin génie d’un sponsor, un homme a pris la parole, ou la plume, ou son Olivetti flambant neuve : le voici coincé, déboussolé, enlisé ; réalisant trop tard son imprudence, ahuri par la découverte que parler coûte, qu’il lui en coûte d’avoir commencé ; comprenant que maintenant il n’a plus d’autre solution que de poursuivre son extravagante entreprise, en tentant avec un succès variable de sauver son moi de départ. Les modèles de pensée et d’écriture qu’il s’était donnés se révèlent, dans l’aventure de la parole, inadéquats à penser et à dire la réalité ; réalité qui, par ailleurs, n’avait que fallacieusement été prise pour telle.

Le livre où ce thème déploie tous ses possibles et ses fastes est La Statue de Condillac retouchée, qui parut en 1973. Le narrateur marxiste s’était au début cru détenteur d’un Savoir permettant d’écrire la Fable inattaquable de l’auto-effondrement du néo-capitalisme ; mais il s’aperçoit bientôt que ce qui s’effondre bien vite dans l’expérience de l’écriture, c’est son magnifique système de pensée ; et, partant, le modèle romanesque qu’il s’était assigné. Il en résulte un admirable pandémonium de modèles littéraires et de styles se succédant, se minant, s’autodétruisant et se massacrant les uns les autres. Bientôt, c’est la communication avec le lecteur qui se détraque, qui déraille ; pour user d’un autre terme velanien elle se biseaute et ce faisant répond à sa manière à l’un des mots d’ordre de Contre-pouvoir : « Nous devons assurer la permanence de la rupture ». Dans ces conditions, nos habitudes de lecture passive sont à leur tour mises en crise ; elles doivent faire place à un travail, qui d’ailleurs est exigé du lecteur par les meilleurs textes de toutes les époques. – Ce jeu atteint son apogée dans Soft Goulag, car c’est au lecteur de bricoler une problématique de la communication littéraire que le narrateur du IIIème millénaire américain est totalement incapable de concevoir. C’est au lecteur qu’il incombe de constituer le sens d’un livre où plusieurs types textuels finissent par s’éclairer les uns les autres : c’est ainsi qu’avec raison certains ont pu reconnaître dans ce livre une version tout inattendue et tout actuelle des Lettres persanes.

Ainsi, qu’il s’agisse d’un sujet romanesque aussi éminemment romand que les souffrances d’un pasteur, ou d’un roman politique à visée didactique, ou de la science-fiction, Velan fait sauter le moule dans lequel il s’est malicieusement, voire sardoniquement glissé ; mais du même geste il lui donne une existence nouvelle. S’il le fait dans ses grands récits, il le fait aussi dans des textes plus brefs ; c’est le cas du Chat Muche, livre illustré prétendument destiné aux enfants, à propos duquel l’une de mes nièces, alors âgée de onze ans, m’écrivait : « J’ai bien aimé. C’est amusant (surtout les détails). Mais je crois que c’est plutôt pour les adultes. » Eh ! bien, il semble que la jeune Céline avait raison. Si le merveilleux Chat Muche nous fait rire aux larmes, c’est en partie parce qu’il nous renvoie en pleine figure, à nous autres qui nous prenons pour de grandes personnes, l’image vitriolée du livre pour enfants tel que le conçoit notre culture. Mais si Velan est sévère, il est tout autant miséricordieux : ces larmes de rire font office de catharsis, et l’on se retrouve dans la grande tradition de la comédie occidentale.

Un tel goût de la recherche fondamentale est à juste titre et modestement comparé dans Contre-pouvoir aux recherches du scientifique et du mathématicien. Ce sont des travaux qui, souvent mal compris du public à court terme, posent les bases de l’avenir. De quelque côté que l’on considère l’œuvre velanienne, on pense à la formule de René Char : « À chaque effondrement des preuves le poète répond par une salve d’avenir ».

Ce mot : poète, m’amène pour terminer à une autocritique. J’ai surtout souligné, sauf en parlant de son humour vraiment unique, ce que l’œuvre de Velan a de concerté, de conscient ; j’ai relevé tout ce qui concerne, y compris au sens philosophique, ce qu’elle a de travaillé. Ce faisant, j’ai regrettablement omis des aspects tout aussi importants ressortissant – au sens philosophique encore – à la positivité de ces récits. Ce sont des romans intéressants, passionnants même tant par l’originalité de leurs intrigues que par les aventures de leurs personnages. Le besoin que l’on éprouve de connaître leurs péripéties et leur issue est pareil à celui que nous imposent les œuvres de Beckett, qu’admire tant Velan. Mais, contrairement à Beckett, Velan demeure attaché à la grande tradition réaliste, qu’il ne contribue pas peu à revivifier en la transformant sans cesse.

Cependant, autant et peut-être plus que par les personnages et leurs aventures, on est fasciné par ce qu’il y a d’étrange, d’onirique, d’authentiquement poétique, dans les passages où l’auteur ouvre la porte à ses visions, à sa rêverie profonde, à son inconscient. De cet aspect de ses livres, Velan ne parle jamais ; par pudeur, certes, mais parce qu’il sait, comme Proust ou Beckett, que Cela ne se communique que dans et par le texte artistique, seul lieu de l’émergence du Moi profond ; c’est dans la texture du récit que le Moi créateur, mal connu de l’écrivain lui-même, peut par moments entrer en fraternelle communion avec l’esprit recueilli, accueilli, du lecteur.

C’est à ces mots : « fraternel », « accueil », que je rêve en achevant ce salut à notre lauréat. James Joyce, autre écrivain qu’il admire, prête à son jeune héros écrivain la devise suivante : « L’exil, le silence et la ruse. » À quoi l’auteur de Je semble opposer depuis son propre retour d’un long exil aux États-Unis : « La présence, l’échange et la sincérité. » – Quand des êtres de plus en plus nombreux s’adressent à lui, heurtent à sa porte, il n’est plus question de permanence de la rupture ! Son attention généreuse et vigilante, sa sympathie sans barguignage ni arrière-pensée, ses encouragements exigeants, son sens rare de l’écoute font de son commerce le foyer chaleureux que j’évoquais au début de ce propos. Il n’y a rien chez lui de magistral. Il ne voudrait pour un empire jouer au maître, ni que se crée autour de lui un esprit de chapelle. Il instaure un tout autre rapport, conforme à son souci moral et spirituel : celui d’une loyale fraternité. – Celle même qu’il appelait de ses vœux dans l’éditorial du premier numéro de la revue Rencontre ; dans une mesure que l’Histoire appréciera, et mutatis mutandis, ce numéro fut après la Seconde Guerre mondiale ce qu’avait été au seuil de celle de 1914 la première livraison des Cahiers vaudois, signée C.F. Ramuz.

Philippe Renaud

Ce texte a été publié dans le Bulletin 1991 de la Fondation C.F. Ramuz, Pully ; il a été repris dans « Circonstancielles », n° 17 de la Revue [vwa,] La Chaux-de-Fonds, automne 1993.

***

La prochaine livraison du blog sera consacrée à

Malcolm Lowry sur le papier et sur le Net

 

3 réflexions sur “Réédition de Soft Goulag

  1. Quand je dirigeais la collection Poche Suisse (300 titres parus), j’ai longtemps bataillé pour rééditer Soft goulag. Mais Yves Velan ne voulait pas, il trouvait que son livre avait mal vieilli. Ce qui n’était pas mon avis. Mais c’était son droit. Aujourd’hui, le roman reparaît chez Zoé. Velan a changé d’avis et je m’en félicite. Je trouve que c’est un livre prémonitoire, et le meilleur, peut-être, de son auteur!

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  2. La librairie PAYOT à LA CHAUX-DE-FONDS consacre une vitrine à la réédition de cet excellent livre qu’est SOFT GOULAG, vitrine agrémentée d’une magnifique photo d’Yves Velan, que l’on doit à Loyse Renaud, amie et confidente de l’auteur.

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  3. Nous sommes très nombreux, lecteurs, amis et admirateurs d’Yves Velan, à nous réjouir qu’il ait enfin cédé à l’insistance de celles et ceux qui ne se résignaient pas à accepter que son oeuvre soit amputée de son grand inédit : « Le Narrateur et son énergumène », et que ses romans et textes épuisés ne puissent pas reparaître. Et bientôt nous serons beaucoup plus nombreux encore, lorsque de nouveaux lecteurs ignorant tout de cette fable visionnaire qu’inspirèrent dans les années 70 à son auteur un long séjour aux Etats-Unis, et sa prescience de l’évolution des choses, auront découvert cet étonnant roman… comme s’il venait d’être écrit. Roman qui est aussi, à sa manière, une forme de poème.
    Il figurera en automne 2017 au programme de mon séminaire de littérature romande à l’Université de Genève, où j’ai eu le bonheur de succéder à Philippe Renaud.
    Philippe à qui je dois bien sûr, il y a fort longtemps, sur les bancs de cette même université, la découverte d’Yves Velan – ou de Catherine Colomb, et de bien d’autres – ce dont je lui serai toujours reconnaissante !

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