LIBRE PARCOURS sur L’OCÉAN LOWRIEN : MALCOLM LOWRY DANS DES LIVRES ET SUR LE NET

NOTE IMPORTANTE : Libre Parcours propose aujourd’hui de récentes informations et des réflexions sur un grand écrivain de langue anglaise. L’auteur de ce blog serait TRÈS RECONNAISSANT à ses lectrices et lecteurs de lui dire si elles et ils trouvent que c’est ou non une bonne idée. Merci d’avance est de tout clavier !

THE VOYAGE THAT NEVER ENDS – LE VOYAGE QUI NE FINIT JAMAIS : Tel était le titre d’une trilogie « dantesque » imaginée par Lowry : l’Enfer devait y être représenté par Le Caustique lunaire ; le Purgatoire par Au-dessous du Volcan ; le Paradis par le dernier des romans retrouvés, Vers la mer Blanche. Il est vrai que dans une lettre de 1950 il parle du Volcan comme de l’Enfer de cette trilogie. Vrai de plus qu’il imagina de composer le Voyage infini de sept de ses écrits. (Sur le roman Vers la mer Blanche, voyez à la fin du présent article.)

Mais… mais j’y pense un peu tard ! Aveuglé par l’amour que je porte aux écrits de Lowry, j’ai oublié que peut-être vous n’en avez pas lu la moindre ? Qu’à la limite vous ne savez pas qui est cet écrivain ? Qu’importe, restez avec nous, il vous suffit de consulter Wikipedia pour avoir un aperçu de ce que sa lecture pourrait vous apporter de fabuleux, et de ce que sa personne a d’attachant. Cette œuvre, singulière à maints égards, est plus volumineuse par les publications posthumes que par les anthumes. Le grand, le vaste, l’abyssal Lowry est devenu encore plus grand, plus vaste, et plus abyssal que de son vivant. Il se confirme que son œuvre est l’une des plus importantes du XXème siècle. Et sa correspondance, forte de plusieurs volumes pas encore traduits en français, est passionnante.

Si vous êtes victimes d’une encyclopédie française affirmant que Lowry est l’auteur d’un seul livre, point final, empressez-vous d’en lire d’autres qui sont différents, et différents les uns des autres, pas inférieurs pour certains au célèbre Volcan, traduit de l’anglais dans une quinzaine de langues.

La lettre citée plus haut figure dans l’ouvrage Malcolm Lowry, Romans, nouvelles, poèmes, La Pochothèque, Paris, LGF, 1995. Ce volume contient : Sous le Volcan, trad. nouvelle de Jacques Darras ; Sombre comme la Tombe où repose mon ami ; Lunar CausticLe Caustique lunaire (dans la version de 1956 et celle de 1963); Écoute notre Voix, ô Seigneur ; Choix de poèmes (texte anglais et traduction) ; Choix de lettres (quatre) ; un texte de Clarisse Francillon sur Lowry.

J’aimerais maintenant vous faire part de quelques-unes des informations recueillies au début d’un voyage (presque) infini sur la toile, en quête de ses nouvelles.

Embarquons sur le Net-Océan

À force d’y bourlinguer, on y découvre des îles aux trésors. La plupart ont un seul « défaut » : on n’y parle qu’anglais. Et certaines des personnes apparaissant dans le film Volcano… parlent l’anglais difficile pour nous (et même d’autres Anglais !) que l’on parle dans la région où naquit Malcolm en 1909, celle de Liverpool.

Car on peut voir sur YouTube le film Volcano : an Inquiry into the Life and Death of Malcolm Lowry (enquête sur la vie et la mort de Malcolm Lowry). Film magnifique de 1978, nominé pour un Oscar, et, si j’en juge par des recoupements, très fiable ; qui nous livre de très précieuses et passionnantes informations de la bouche même d’une quarantaine de personnes qui ont connu Lowry et que nous voyons en parler.

Ce film a été pour moi l’occasion d’une révélation : la beauté de passages du Volcan lus par l’acteur et poète Richard Burton. Une telle lecture eût j’imagine enchanté Lowry. Lequel, dans une lettre au futur éditeur de ce roman, affirme qu’il a soumis chacune de ses phrases à l’épreuve du « gueuloir » flaubertien, autrement dit de la lecture à haute voix.

À ce propos, le film, ainsi que les lectures que j’ai faites ou refaites récemment, ont confirmé la grande importance de la musique dans la vie et l’œuvre de Malcolm.

LIBRE PARCOURS MUSICAL

Les amis de Lowry (voyez-en certains dans le film) s’accordent à vanter sans réserve ses dons et ses talents de musicien. Il jouait avec virtuosité du piano, de la guitare et de l’ukulélé. C’est en jouant de l’ukulélé qu’il… mourut, prédit – à tort –l’épitaphe qu’il avait écrite pour lui-même, et qui n’est pas gravée sur sa tombe. Dans Lunar Caustic, il se montre jouant du piano, et on l’entend déplorer que ses trop petites mains lui permettent à peine d’atteindre l’octave.

Cela ne l’empêcha pas de jouer du jazz en semi-professionnel à diverses époques de sa vie. Non seulement il interprétait et improvisait, mais il composait. Sa première publication, périodiques étudiants mis à part, fut celle de trois chansons de style charleston en collaboration avec un ami d’études. Cette danse dite « endiablée », fit fureur dans les années 1920 et 30.

Il pratiqua de jazz jusqu’à son âge mûr et fit des enregistrements ; dans la septième nouvelle d’Écoute notre Voix, ô Seigneur, il parle de ses revenus : « de plus je bénéficiais de quelques droits sur des enregistrements, certains composés en partie par moi. » Ces pages sur la musique nous apprennent aussi que ses amis jazzmen de Vancouver le chargeaient de trouver des titres pour leurs morceaux et les lui payaient ; il nous en donne un échantillon.

Les mêmes amis, raconte-t-il, réussirent la prouesse d’amener sur la grève un piano qu’ils installèrent dans la cabane du bord de mer où vécurent les Lowry de 1940 à 1954, dans le Grand Vancouver.

Plus gravement, il décrit sur plusieurs pages une symphonie qu’il a l’intention de composer ; il parle de Stravinski, Schönberg et Berg avec une compétence évidente. Il parle aussi d’un opéra qu’il a composé, puis d’un second en gestation.

(Certes, il ne faut pas prendre au pied de la lettre tout ce qu’écrit Lowry dans ses autofictions. Peu importe qu’il ait composé ou non un opéra : son idée de le faire et la description écrite qu’il en donne témoignent de l’importance que la musique avait pour lui.)

Quant au second traducteur du Volcan, Jacques Darras, il entend dans la dernière des nouvelles d’Écoute notre Voix, ô Seigneur « une longue méditation d’inspiration musicale, comme le sont les symphonies de Brahms, de Grieg et de Sibelius […] ». Encore de la musique, et tout autre que le jazz! Quand je vous disais…

Sa maîtrise des rythmes est extraordinaire dans son maniement de la langue, plus particulièrement dans ses poèmes. À l’inverse du français qui est une langue plate, l’anglais a du relief, des ombres et des lumières, des longues et des brèves, des atones et des toniques bien marquées, des flux et reflux mélodieux.

Flux et reflux : Lowry aimait le rythme des marées qui, devant sa cabane, pouvaient atteindre cinq mètres. À leur sujet, on le voit très excité d’apprendre que sous le flux descendant existe déjà la force ascendante, et réciproquement. Se non e vero, e ben trovato : nulle image ne paraît plus apte à figurer les mouvements de son esprit et de son écriture, qu’il compare à ceux de Montaigne. Souvent, il semble se contredire d’une page, d’un paragraphe, voire d’une phrase à l’autre. Voire au sein d’une longue phrase. L’image des flux en eux-mêmes complexes de la marée, dont la découverte mobilise son esprit, montre qu’il ne s’agit pas de contradictions mais de mouvements ondoyants et divers, comme écrivait Montaigne, cité par lui.

Sa passion de la musique m’amène à parler d’une œuvre publiée de son vivant, mais seulement en traduction française! Comment cela s’est-il produit ? Ayant échoué à la faire éditer, il en avait envoyé une copie à la traductrice d’Au-dessous du Volcan, son amie la Suissesse Clarisse Francillon. Elle traduisit le texte, qui fut publié en quelques livraisons sous le titre de Caustique lunaire dans la revue Esprit, l’une des plus importantes de France.

Une version anglaise du texte, publié par la veuve de l’écrivain, vit le jour en 1963. Elle diffère de celle de 1956. Clarisse Francillon en fit une traduction aussi forte et belle que celle de la version précédente.

Qu’est-ce qu’un caustique lunaire ? La plus complète définition que j’en aie trouvé se trouve dans l’une des îles aux trésors signalées plus haut : l’édition copieusement annotée d’une des versions de ce texte par le professeur Chris Ackerley, de l’Université d’Otago, en Nouvelle-Zélande. (Disons sans attendre que le même professeur-bienfaiteur nous offre une édition très richement et utilement annotée d’Au-dessous du Volcan, trésor sur lequel je reviendrai soit aujourd’hui, soit dans peu de mois. Vous pouvez accéder gratuitement à l’intégralité de ce trésor en tapant The Malcolm Lowry Project.)

Un caustique lunaire, écrit-il donc, est du nitrate d’argent servant à cautériser les plaies, soigner les verrues et, croyait Lowry, la syphilis, incurable jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Le choix de ce titre est lié à la présence effrayante de syphilitiques défigurés ou estropiés dans l’hôpital où Lowry fut traité durant dix jours, selon les uns, deux semaines selon d’autres.

Qu’allait-il faire à New York en 1935 ? Y rejoindre Jan Gabrial, qu’il avait épousée en 1934. Elle l’avait rapidement quitté. L’abus d’alcool ne favorise pas la vie en couple… Elle était partie pour New York. La détresse de Malcolm n’eut d’autre effet qu’une augmentation de sa déjà fabuleuse consommation d’alcool : une vraie course à l’abîme, écrira-il plus tard ; réconciliation tout de même à New York, suivie en 1936 du premier départ pour le Mexique où ils menèrent la vie infernale inspirant Au-dessous du Volcan ; départ définitif de Jan en 1937. Lowry, qui était resté à Cuernavaca, fut emprisonné pour scandale public, puis expulsé du pays.

L’un de ses amis, dans le film, affirme que Lowry se débrouillait parfaitement dans la vie à condition de boire beaucoup ; qu’en revanche la sobriété l’en rendait incapable. Jolie formule, que les écrits de l’intéressé parfois confirment et souvent infirment. Côté confirmation, voici deux citations tirée d’un même roman posthume, Sombre comme la Tombe où repose mon ami :

Boire avant le petit déjeuner pouvait se comparer à nager avant le petit déjeuner.

Avec la bière, pensa-t-il alors, ou plutôt le habanero, les papillons devenaient plus que papillons, le fleuve plus que fleuve, de même qu’après le rumpope la colline était plus qu’une colline, et avant cela, grâce à son habanero matinal et inspiré, la course en car était devenue plus qu’une course en car. D’où, bien entendu, Sigbjörn plus que Sigbjörn et Primrose, plus que Primrose.

(Le habanero est comme le rumpope une boisson alcoolique mexicaine. Sigbjörn et Primrose sont les noms qu’il donne dans plusieurs textes à lui-même et à sa bonne fée, son ange gardien, affectueuse collaboratrice et judicieuse conseillère, sa seconde épouse la romancière Margerie Bonner. Ils vécurent ensemble de 1940 à la mort de Malcolm.)

Mais les versions successives du Caustique lunaire, ne montrent que les abominables souffrances causées par l’alcool.

Si je parle ici de cette œuvre d’une puissance unique, c’est parce que son auteur la présentait dans une lettre à un éditeur comme « en fait fondamentalement une sorte de musique ». Écrite, travaillée et retravaillée dès 1936, elle eut successivement plusieurs titres : Lunar Caustic, The Last Address, Delirium on the East River, d’autres encore, et, finalement, Swinging the Maelstrom : il me semble que la traduction proposée : En balançoire au-dessus du Maelstrom, est fautive ; il faudrait plutôt une expression du genre Swinguons le Maelstrom, du verbe swinguer, « mettre en swing, faire swinguer » en référence au jazz, comme le Swinging Bach de Jacques Loussier accessible sur You Tube.

Que raconte Swinging the Maelstrom ? À Manhattan, New York City, un musicien de jazz alcoolique au dernier degré, épave montrée du doigt par les passants, désire demander son admission dans un hôpital psychiatrique ; il tourne et retourne autour du Bellevue Hospital, 462 First Avenue, titubant d’une taverne à l’autre avant de se décider à franchir le pas. Ce récit-poème d’une cinquantaine de pages est tout à fait différent du Volcan, et tout aussi envoûtant. Le tempo, la tonalité des chapitres étant variés, on peut les entendre comme les mouvements successifs d’une symphonie de Mahler en réduction. L’ensemble est composé selon une subtile symétrie de tempi, très sensible entre les premier et dernier chapitres.

Le rythme du premier de la version 1963 est proprement soufflant dans l’original. Miraculeusement, Clarisse Francillon réussit à rendre cette puissance d’ouragan zébré d’éclairs et de tonnerres: tour de force à saluer bien bas.

La seule œuvre qui me semble avoir une telle puissance est picturale : Le Cri d’Edvard Munch, que Lowry connaissait bien ; Munch dont la vie eut plusieurs points communs avec la sienne ; ajoutez à cela la fascination durable qu’exerça la Scandinavie sur Lowry ; lequel dessinait très bien aussi, témoin entre cent la parodie du célébrissime Cri de Munch à la fin d’une de ses lettres.

Le chapitre décrivant ses hallucinations durant un delirium tremens fait de moi à chaque relecture un fétu dans le maelstrom ; les nombreuses pages consacrées aux gestes et paroles de ses compagnons internés, qu’il aime, plaint et tente de secourir, sont d’une profonde empathie et nouent la gorge. La tempête dont la description constitue l’avant-dernier chapitre est d’une dimension cosmique ; on est emporté dans ce maelstrom aérien bousculant jusqu’aux étoiles, comme dans l’une des dernières toiles de Van Gogh. Le tout en une cinquantaine de pages, rêvez… Quant à ce que devient l’anti-héros à sa sortie de l’établissement, je vous laisse le découvrir, chaque version ayant son propre dénouement.

Certaines de ces pages, comme tant d’autres de Lowry, sont souvent à la tangente de l’humour (noir), pas si éloignées en cela de celles de Kafka. Au risque de me répéter, je trouve qu’il s’agit du seul texte « expressionniste » de Lowry, au sens de ce mot dans l’histoire des beaux-arts.

Quant au passionnant (et long) Écoute notre Voix, ô Seigneur, il diffère beaucoup, et du Volcan, et du Caustique lunaire ; par-dessus le marché, les sept nouvelles du recueil diffèrent de taille, de ton, de style et d’atmosphère, en deux mots de caractère et de physionomie ; l’une, La Traversée de Panama, présente d’importantes innovations narratives. Comme Shakespeare, son grand modèle, Lowry possède (et travaille !) les dons de la métamorphose et de la variété. L’anglais nomme cela versatility. C’est un compliment, alors qu’en français versatilité

Autres escales sur le Net-océan

Soyons versatiles, au sens anglais du mot, changeons de registre et de sujet : je dois vous donner les informations annoncées en début de rencontre sur le roman récemment publié sous le titre Vers la mer Blanche. Son titre est In Ballast to the White Sea. On peut lire en tapant ces mots sur le Net le trajet peu commun que fit l’un des manuscrits de ce livre inachevé avant d’être découvert voici quelques années. Je ne l’ai pas encore lu. Il est disponible en traduction française sous le titre Le Voyage infini – Vers la mer Blanche. Du point de vue biographique, ce livre est paraît-il inspiré par le voyage en mer que fit Lowry en 1930 pour rencontrer en Norvège l’écrivain Nordahl Grieg, dont un roman le fascinait.

Son premier voyage en mer, il l’avait fait à 17 ans, comme garçon de cabine à bord d’un bateau qui l’avait emmené jusqu’en Chine ; c’est ce bourlingage qu’il a raconté dans Ultramarine, premier et seul livre publié avant le Volcan. La traduction française est disponible en librairie.

Voyage infini : ces mots peuvent s’appliquer aussi bien aux très nombreux voyages de Lowry sur terre, sur mer et en avion qu’au parcours rarement achevé de ses écrits, inlassablement remis sur le métier, corrigés et réécrits pendant des années.

Remarquez que Lowry a intitulé cette œuvre en progrès faite de plusieurs œuvres Voyage, non Journey : c’est que le premier, plus rarement employé, désigne aussi bien un voyage dans l’Espace du dedans (Henri Michaux) que dans l’espace extérieur, surtout maritime.

*

D’autres adresses sur la toile :

Je vous rappelle la plus importante à mes yeux, The Malcolm Lowry Project : Under the Volcano. J’y reviendrai dans un prochain Libre Parcours.

Le site de la Fundacion Malcolm Lowry, Cuernavaca, Mexique : polyglotte, intéressant, très sympathique.

Swinging the Maelstrom : A Critical Edition, avec des notes et éclaircissements aussi nombreux que bienvenus.

Malcolm’s Lowry La Mordida : texte et annotations. Mordida désigne en espagnol une morsure, mais aussi, et c’est le cas ici, le pourboire que les fonctionnaires mexicains exigeaient pour faire leur travail. Le texte se présente comme l’œuvre conjointe de Margerie Bonner et de Lowry ; il devait être la suite chronologique de Sombre comme la Tombe où repose mon ami, qui raconte le séjour de Malcolm et Margerie au Mexique, l’année où le Volcan fut finalement accepté par des éditeurs en Angleterre et aux USA en 1946. De grandes magnifiques pages très sombres, encore à l’état de work in progress.

Malcolm Lowry@The 19th Hole est un blog intéressant. Le « 19e trou » fait référence au golf, dont Lowry avait été champion lors de ses études. Tout le monde sait qu’un parcours de golf compte 18 trous. On appelle 19e trou le bistrot où l’on va boire après avoir achevé le parcours.

Weekend Read : May Christ send you sorrow and a serious illness

Je vous le signale parce que la longue lettre de Lowry où l’on trouve cette phrase est traduite par J. Darras dans le recueil de la Pochothèque, pages 1057 à 1063 (cf. infra) :

En tapant les mots ci-dessus, vous accédez au n° de 1947 du célèbre Harper’s Magazine dans lequel le très influent critique Jacques Barzun démolit Au-dessous du Volcan en un seul paragraphe déversant un hectolitre de venin.

La lettre de Lowry est une réponse à Barzun.

Pour celles et ceux qui ne lisent pas couramment l’anglais, je résume le paragraphe de Barzun :

« Au-dessous du Volcan de M. Malcolm Lowry me frappe comme boursouflé et fabriqué. » C’est « une longue régurgitation de matériaux trouvés dans Ulysse et Le Soleil se lève aussi. […] Mais en imitant les trucs de Joyce, Dos Passos et Sterne », il est au niveau « de Sir Philip Gibbs » (l’inverse d’un compliment). « Les héros du Volcan, même quand ils sont sobres, sont désespérément insipides […], de même que le langage de leur créateur ». M. Lowry emprunte selon les pages « à d’autres auteurs à la mode – Henry James, Thomas Wolfe, les faiseurs de flux de conscience, les surréalistes. Son roman ne peut être recommandé qu’à titre d’anthologie ficelée avec sérieux. » Ajoutons que Barzun voit en ce livre… une mise en garde de moraliste contre l’alcool, textuel; de deux choses l’une : ou il ne savait pas lire, ou il n’avait lu que quelques pages du Volcan.

Ce genre de critique n’a qu’un but : faire briller son auteur (« Je connais tous les écrivains, on ne me la fait pas!!! ») aux dépens d’un total inconnu. Quoique l’immense majorité des critiques aient été élogieuses ou enthousiastes, Lowry fut si choqué par la critique de Barzun qu’il lui répondit par la longue lettre que je vous recommande, parce qu’elle éclaire bien le roman.

Ayant étudié en 1961 dans le « célèbre » (voyez Wikipedia) séminaire conjointement dirigé par le remarquable essayiste Lionel Trilling (un écrivain à lire!) et le Grrrrand Professeur Jacques Barzun, j’ai appris beaucoup du premier, rien du second. Comment avait-il acquis une telle surface sociale ? Un tel pouvoir ? Mystère : son livre Classic, Romantic, and Modern est encore en vente chez Amazon : c’est de la vulgarisation accrocheuse, où l’histoire est remplacée par une série d’anecdotes.

 Barzun, qui était sobre, écrivit des livres et des chroniques journalistiques presque jusqu’à sa mort à 104 ans ; Lowry le grand buveur était mort depuis longtemps : ce n’est pas toujours vrai que l’alcool conserve.

En ce qui concerne les ouvrages critiques en français sur l’œuvre de Lowry, je trouve excellentes les pages que j’ai lues de : Christine Pagnoulle, Malcolm Lowry, Voyage au fond de nos abîmes, Vevey, éd. de l’Aire. Car il s’agit bien de découvrir grâce à Lowry nos propres abîmes.

Aussi aux éditions de l’Aire, je vous recommande sans réserve : Malcolm Lowry : Le Garde-Fantôme. Quatre magnifiques nouvelles très différentes les uns des autres. L’une est intitulée Le 30 juin 1934. Avant de la lire, consultez Wikipedia ou une autre source pour savoir ce qui s’est passé de capital ce jour-là. La dernière, qui donne son titre au recueil, est un merveilleux microcosme de l’univers lowryen. Vous l’apprécierez encore mieux en sachant que Ghostkeeper n’est pas une invention de Lowry : c’est bel et bien un patronyme, comme on peut le vérifier sur le Net.

RAPPEL : Clarisse Francillon (1899-1976) : romancière suisse installée en France, où elle joua dans le monde des Lettres un rôle aussi considérable que bénéfique. Autrice de la première (et meilleure à mon gré) traduction d’Under the Volcano, cette amie de Lowry traduisit aussi, seule ou en collaboration avec l’auteur et d’autres traducteurs/trices, Sombre comme la Tombe où repose mon ami et les sept nouvelles composant Écoute notre voix, ô Seigneur. Certains de ses excellents romans ont été récemment réédités par les éditions lausannoises Plaisir de Lire. J’en parlerai dans un Libre Parcours.

Dans le prochain LIBRE PARCOURS consacré à Lowry, il sera question, si vous le voulez bien, des années qu’il a passées à Vancouver avec sa seconde épouse de 1939 à 1954 et de deux œuvres écrites dans cette heureuse période mais non publiée du vivant de leur auteur ;

ainsi que

– de l’antipathie réciproque entre la bourgeoisie de Vancouver et les Lowry ;

­– de ce qui rendait cette bourgeoisie infréquentable il y a encore quelques décennies ;

– des raisons qui me font préférer sans hésiter la traduction du Volcan par Clarisse Francillon à celle de J. Darras ;

– du grand amour de Lowry pour les plantes et les animaux, de la vaste et précise connaissance qu’il en a ; de Lowry « antispéciste » (?)

…et surtout, du grand livre qu’est Écoute notre Voix, ô Seigneur, du Ciel, Ta Demeure ; ainsi que de Sombre comme la Tombe où repose mon ami.

 

Toutes modifications réservées

Est-ce bien ainsi qu’on fait sa pub en l’an de disgrâce 2017 ?

*

Le prochain LIBRE PARCOURS sera consacré au premier roman francophone résolument féministe de la première moitié du XXème siècle, La Paix des Ruches ; à son autrice, la Vaudoise Alice Rivaz, ainsi qu’à son emploi révolutionnaire du « NOUS ».

D’ici là, portez-vous bien, et n’oubliez pas de donner votre avis quant à un autre LIBRE PARCOURS sur Malcolm Lowry. Merci !

 

Une réflexion sur “LIBRE PARCOURS sur L’OCÉAN LOWRIEN : MALCOLM LOWRY DANS DES LIVRES ET SUR LE NET

  1. Salut Philippe,
    Je me réjouis de te lire sur Alice Rivaz. Je viens de découvrir cette auteure et j’ai trouvé la Paix des ruches formidable de modernité, autant dans la langue que dans le propos.
    J’avoue ne pas avoir tout lu ton voyage sur Lowry, dont je je connais qu’Au dessous du volcan (mais c’est déjà pas mal). J’aime toujours autant ton ton ([otɑ̃tɔ̃tɔ̃]!)

    J'aime

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