ALICE RIVAZ : « LA PAIX DES RUCHES »

C’était il y a septante ans, en 1947. Avant Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir ; avant les romans féministes de Benoîte Groult, de Christiane Rochefort et d’autres, bref, avant l’essor littéraire du féminisme francophone. C’était le troisième roman de la Vaudoise Alice Rivaz : La Paix des ruches, publié par La Librairie universelle de France, réédité à plus d’une reprise et disponible en librairie.

Alice Rivaz nous donne à lire le Journal intime d’une jeune quadragénaire nommée Jeanne Bornand. L’histoire se déroule en Suisse dans la seconde moitié des années 1930.

« LA TRAGÉDIE DU COUPLE »

« Je crois que je n’aime plus mon mari » : c’est la première phrase du récit. Pourtant, elle l’a assez aimé pour l’épouser. Mais là précisément fut son erreur : elle n’a pas obéi à la devise que ses camarades de lycée et elle-même s’étaient donnée : « L’amour, oui ! Le mariage, non. » L’héroïne et narratrice de notre roman déplore qu’une fois mariés, les amoureux même passionnés se muent en propriétaires béats d’une femme à tout faire, le ménage, les repas, et l’amour où ils prennent le plaisir qu’ils estiment leur être dû, sans songer à celui de leur partenaire.

Mais Jeanne ne l’entend pas de cette oreille : « …qu’il s’imagine que je vais me donner à lui parce qu’il est mon mari, je trouve cela ahurissant. Et l’on s’étonne que les femmes aient des amants ! » Car « … la cohabitation n’est qu’un piège, une machine à broyer l’amour et dont ce dernier ne sort jamais qu’amoindri. »

Jeanne et son mari s’accordent cependant sur un point important :

Moi, je n’ai pas eu de bébé et – c’est là le seul point où Philippe et moi sommes du même avis – je n’en n’aurai pas. Je n’admire pas assez la race humaine pour la vouloir perpétuer. Ce que j’ai cherché dans le mariage, je le sens, je le vois de plus en plus, ce n’était pas la famille, mais l’amour. Ce n’était en tout cas pas la présence d’un homme qui ne semble s’intéresser qu’à ce que je mets à cuire dans la marmite, qui, à peine rentré du bureau, demande si on ne va pas bientôt se mettre à table, qui dès qu’il a fini de manger, réclame son tabac, ses journaux, s’inquiète de savoir si j’ai bien recousu les boutons de son manteau, puis, rassuré sur ce point, se met à lire dans son fauteuil jusqu’au moment de se coucher.

D’ailleurs, Jeanne s’aperçoit en parlant avec un homme que, vu du côté masculin, le mariage est aussi une institution désastreuse. Il n’y va pas par quatre chemins :

Les femmes n’ont qu’une idée en tête quand elles voient un homme encore libre. Le mettre entre quatre murs, le traîner à l’église, devant le maire, se l’approprier, l’empêcher d’être lui, le dévorer !…

Les femmes ne sont donc pas, constate Jeanne, les seules victimes de la vie conjugale (dans les citations, les italiques sont de moi) :

Ainsi, pour la première fois avais-je vis-à-vis de moi un homme conscient de la tragédie du couple, mais qui considérait cette tragédie en se plaçant de l’autre côté de la barricade, si je puis dire. […] Bientôt il n’y eut de nouveau que ce seul point d’accord entre nous : nous ne devrions pas vivre ensemble.

Resteraient les amours extraconjugales. Délaissée par un mari dont les absences professionnelles se multiplient, Jeanne y songe, mais sans vraiment s’y engager, douchée qu’elle a été par l’infidélité d’un amant dont on ne sait si elle l’a pris avant ou pendant son mariage. Mais, aujourd’hui, elle laisse froid un homme dont elle devient très amoureuse, ce qui la déprime. Car, on l’a compris et j’y reviendrai, Jeanne est tout sauf indifférente aux hommes et à leur amour.

« Ô RACE ÉTRANGÈRE AUX FEMMES…»

Il y a dans ce livre quelques pages déchirantes et désespérantes sur la nocivité de cette « race étrangère aux femmes » que sont les hommes. Leur force tragique vient en bonne partie de ce que Jeanne n’accuse pas uniquement les hommes d’être des fauteurs de violence et de destruction : elle en veut aussi aux femmes de les laisser faire par crainte de leur déplaire. Je cite dans son intégrité désolante et splendide ces pages que pour ma part je ne peux relire ou entendre lire sans un fort serrement de gorge :

Pas de nouvelles de Philippe [son mari] depuis près de quinze jours. En revanche, de nouveau des rumeurs de guerre. Il semble que nous n’y échapperons pas. Ainsi la guerre de 1914-1918 et ses dévastations n’auront pas été suffisantes pour que l’humanité ait atteint le seul état qui finalement la mettra en demeure de réfléchir sur sa condition et peut-être de renoncer aux guerres : l’état de Job sur son fumier. Il n’est que de prendre patience. La guerre d’Espagne nous donne un avant-goût de ce que sera la nouvelle guerre européenne ou mondiale, si vraiment les hommes la déclenchent. Il semble que beaucoup s’y préparent, tandis que d’autres s’y résignent. Il n’y a pas longtemps les villes de Catalogne brûlaient comme des torches, et les aviateurs exécutaient leur travail de nuit comme des boulangers, des imprimeurs. Nous n’avions pas prévu le travail de nuit des aviateurs, les bombes sur les petits lits d’enfants, sur les cuisinières à gaz, les rayons de livres. Nous n’avions rien prévu, nous femmes; comme toujours nous les avons laissé faire, se menacer, parader, en venir aux mains. Nous les avons regardés se déchaîner. Il semble qu’au cours de l’Histoire nous les laissions toujours se déchaîner. Et ce que, en tant que mères, nous réprimons chez nos petits, nous l’admirons chez nos petits devenus des hommes. Le geste qui méritait le blâme, voire la fessée, il suffit que le petit garçon soit devenu adulte pour que les femmes lui donnent un autre nom. Ainsi les mots de « cruauté » ou de  « violence » qui tout à coup signifient courage ou héroïsme.

Pourtant nous devrions savoir depuis longtemps que ce que nous nous donnons la peine de faire sans relâche, ils sont 1à qui ne cessent de le défaire sans relâche. Nous faisons, et ils défont. Ils défont même à mesure leurs théories, remplaçant leurs credos d’une génération à l’autre, cherchant des noms toujours nouveaux pour justifier leurs carnages déments. Et nous, au lieu de leur dire « halte-là », nous nous efforçons de les suivre, de les comprendre, d’obtenir d’eux des certificats de dévouement, et ceci dans l’unique souci de leur plaire. Et nous qui sommes faites pour préserver, ranger, conserver tout dans le meilleur état possible, nous n’hésitons pas à répéter leurs mots, tous leurs mots, même les plus fous, alors que leurs mots ne sont pas les nôtres, ne peuvent l’être, et qu’en participant à ce répons, nous faisons les perroquets, et rien d’autre.

Voici où nous en sommes maintenant. Nous n’avons pas assez de tout notre amour et de tout notre acharnement pour soigner le délicat couvain des hommes. Nous leur apprenons à marcher, à parler, nous les élevons, les nourrissons, les habillons. Mais à peine échappés de nos mains, de nos maisons, de la surveillance vigilante de nos yeux, les voilà qui disparaissent en masse. Où ? Ensuite on lit dans les livres d’histoire, on va voir au cinéma ce qu’ils sont devenus, ces corps si bien soignés, si propres et bien vêtus par des mains de femmes. Loin d’elles, les voilà qui se couvrent de blessures et d’immondices, ces êtres choyés, lavés, nourris à heure régulière. Puis ils tombent par millions, les yeux clos par l’horreur, sur tous les champs de bataille du monde. Voilà ce qu’il leur arrive quand ils s’en vont loin de nous, quittent nos demeures, oublient nos voix pour répondre à l’appel des leurs. Mais déjà quand nous étions petites filles, nos poupées si bien soignées et dorlotées, dès qu’ils s’en emparaient un moment, ils trouvaient toujours le moyen de les casser et de leur démonter la tête et le corps pour voir ce qu’il y avait dedans. Ils les éventraient pour en regarder couler le son, comme du sang. Déjà !

Mais comment faire pour les empêcher, pour ne plus être leurs comparses ? Difficile. Cette complicité des sexes, on en connaît trop la cause, et pourtant elle n’est pas absolument fatale, comme l’est ou semble l’être l’extrémité à laquelle se porte notre sœur la Mante religieuse. Il faudra bien trouver le moyen de neutraliser la meurtrière nuisance de l’homme adulte, puisqu’elle risque un jour de transformer la terre entière en un désert calciné comme l’ont été en 1914-1918 et le sont aujourd’hui en Espagne tant de régions, de cités, de villages, peut- être à titre de préfiguration. Empêcher tout guerrier de grandir, d’éclore, et peut-être tout savant d’inventer ? Faudra-t-il en arriver là ? La société des abeilles est bien plus ancienne et évoluée que celle des hommes. Qui sait par quels stades elle a passé pour en arriver à cette organisation si parfaite de la vie et du travail ? Qui sait si une des conditions de cet état de perfection ne fut pas la mise hors-jeu, méthodiquement voulue et opérée, des mâles trublions. Les sacrifier de toute façon une fois leur rôle de mâle rempli, ceci afin que la ruche vive, prospère, continue. Il a fallu peut-être des millénaires de désastres continus et la menace d’une disparition complète de l’espèce abeille pour que les abeilles en arrivent à cette extrémité, qui sait ?

Mais nous ne sommes pas des abeilles. Nous regardons les hommes agir, essayant de capter leur attention, de les flatter pour mieux les retenir auprès de nous. Nous n’essayons même pas de les sevrer de notre amour, à l’exemple des femmes d’une des comédies d’Aristophane. Je crois, du reste, que cela ne servirait de rien. Déjà les Grecques n’y ont rien pu et elles étaient plus belles que nous. Non, je ne crois pas que ce soit tant d’amour qu’il faudrait les sevrer, mais de soins domestiques. Nous ne leur ferions plus à manger, nous ne prendrions plus soin d’eux. Ils bb. Nous les laisserions même repriser leurs chaussettes et en tricoter de nouvelles. Le monde entier en serait changé et l’Histoire, certes, prendrait nouveau cours.

Et surtout nous ne les écouterions plus ! Nous ne serions plus ce vase qui se fait vide pour mieux se remplir de ce qui est eux. Nous ne serions plus ces manieuses d’éponges sur le tableau noir de leurs fautes, nous ne serions plus ce chœur laudatif de servantes. Mais je ne sais si cela suffirait. Alors ?

De même que Victor Hugo (raconte-t-on) dit un jour : « Défense de déposer de la musique aux pieds de mes vers », je dirai : Défense de déposer un commentaire aux pieds de ces pages frémissantes d’une seule vaste coulée, tout paraîtrait futile à côté d’elles.

« …COMME SI NOUS RESTIONS À VIVRE PARMI LES MORTS »

Tout ne serait pas perdu pour Jeanne si elle pouvait vivre sans l’amour des hommes. Mais il n’en est rien, bien au contraire. Sentant qu’elle et ses amies avancent en âge et par là-même attirent moins le désir des hommes, elle écrit dans son Journal :

Si longtemps notre existence fut dominée par ce jeu dévorant [sentir le désir dans le regard d’un homme]. C’était l’air que nous respirions, la terre sur laquelle nous marchions. Et brusquement, voici que l’air commence à nous manquer, que la terre se dérobe sous nos pas. Il nous vient des accès de mélancolie, nous perdons le goût de vivre sans toujours nos rendre compte où le bât nous blesse. Moi je sais, je vois, je devine ce qui se passe chez mes amies. Elles sont comme moi, n’ayant pas changé en elles-mêmes, couvant toujours le même désir, le même dévorant besoin, celui d’être admirées, aimées, préférées, celui de susciter, de forcer l’amour. Il nous la faut, cette admiration, cet hommage des étrangers que sont pour nous tous les hommes. Nous avons parfois l’air de la dédaigner, mais lorsqu’elle nous est enlevée, c’est comme si nous restions à vivre parmi les morts. Aliment indispensable à notre vie, qui peu à peu nous est retiré de la bouche. Mais tout nous est ainsi retiré peu à peu.

Seul l’amour donne le bonheur, seul il fait se mêler, le temps d’une étreinte, deux « races » qui autrement sont étrangères l’une à l’autre. Tellement étrangères qu’à défaut de l’amour, l’amitié leur est impossible, – c’est du moins l’expérience de Jeanne. Pour elle, l’amour est une extase, un état qui, dans ce livre, ne trouve sa réalisation que dans un rêve endormi de l’héroïne-narratrice ; rêve évoqué lui aussi dans des pages d’une profonde et rayonnante intensité.

LA COMPAGNIE DES FEMMES

Si l’amour est une expérience « mystique », pourquoi ne pas y renoncer pour une autre mystique, la religieuse ?

C’est le choix d’au moins une des amies de la narratrice. Mais non celui de Jeanne. Son bonheur, elle le trouve dans la compagnie des femmes :

Oui, dès qu’il s’agit de la vie de tous les jours, de travaux, de menus plaisirs, de promenades, je me plais mieux dans la compagnie des femmes que dans celle des hommes. Auprès d’elles, je respire plus facilement, je me sens en sécurité. Présence du connu, de l’éprouvé, des choses claires, tout mystère écarté. Je ne voudrais pas qu’un homme me soignât et me posât des cataplasmes quand je suis malade. Au fond, désormais, quand voudrais-je un homme près de moi ? Je me le demande, eux qui ont toujours signifié pour moi danger, lutte, difficultés, pièges, maléfices…

Contrairement à la plupart des femmes mariées de son époque, Jeanne exerce un métier, celui de dactylographe :

Oui, face aux sortilèges des besognes domestiques, les travaux de bureau manquent de poésie. Pourtant j’aime le bureau, et ce que j’y aime tant, ce ne sont pas les travaux qu’on y fait, juste ciel – et encore moins cet horaire régulier qui nous transforme en horloges trop bien réglées. Non, ce que j’aime dans les bureaux, ce que j’aurais aussi aimé à l’atelier, au magasin, c’est le contact avec d’autres femmes. J’ai trouvé dans les bureaux ce que j’aimais tant à l’école primaire, à l’école secondaire. Ce compagnonnage amical, cette entente à demi-mots entre des êtres que de mêmes goûts rapprochent et qu’un destin similaire guette au bord de toutes les routes, avec qui je me sens moi-même, sans fard, libérée de la tentation de feindre et de ruser.

DE 1947 À 2017

Ce que Jeanne omet de dire, (parce que cela allait de soi pour ses lectrices et lecteurs de 1947), c’est que son mari présente une autre qualité que celle de ne pas vouloir d’enfants : il ne lui interdit pas d’exercer un travail rémunéré. Eh oui! La loi voulait alors (et pour très longtemps encore) que le mari  dirige le ménage, qu’il soit le « chef ». C’est lui qui, selon la loi, choisissait le domicile. Lui qui autorisait ou non sa femme à ouvrir un compte en banque… Qui l’autorisait ou non à exercer un travail rémunérateur. La femme qui se mariait à 21 ans restait une mineure toute sa vie.

Jeanne a commis l’erreur qu’a évitée Alice Rivaz : se marier, se soumettre à cette « servitude volontaire ». L’héroïne de La Paix des ruches n’a pas pu vivre en couple avec quiconque, même son futur, avant son mariage. Aujourd’hui, les personnes âgées de 25 à 44 ans se marient en moyenne un peu plus de deux  ans après s’être mises en ménage – disent les statistiques. À l’époque où elle écrivait son Journal, le nombre couples non mariés était quasiment nul, et quasi clandestin. Il représente aujourd’hui un quart de l’ensemble des couples suisses. Le pourcentage de divorces a passé, des années 1940 à la nôtre, de 9 à 50 pourcent. En fait, le pourcentage des séparations est supérieur, puisque les séparations des couples « concubins » ne sont pas enregistrées dans les statistiques.

À cela s’ajoutent les énormes difficultés que présentait alors le divorce pour une femme. Et le fait que la pression de la société et de sa propre famille suffisait le plus souvent à l’en dissuader. Jeanne songe à demander le divorce ; on ignore si elle aura le courage de le faire.

DEUX CAUSES DE L’INCONFORT DU LECTEUR MÂLE

Son inconfort a, me semble-t-il, deux causes. La première, évidente, est d’ordre sémantique, celui de la signification. C’est d’elle que parlait Marcel Raymond en 1984, dans sa remarquable et très empathique Préface à la deuxième réédition de La Paix des ruches. Le grand critique y écrivait, à propos de Philippe, le mari de l’héroïne-narratrice :

Madame Jeanne Bornand n’a pas de chance. Mais ce qui pèse lourdement sur ce mari-type, c’est le sexe fort en son épaisseur et sa totalité, répandu sur toute la terre, hélas ! et descendant du fond des siècles. Espèce étrangère, incompréhensible ; « une autre humanité », faite pour le carnage. Madame Jeanne Bornand, qui a l’œil vif et la langue pointue, vise bien. Quel homme se vantera, en Suisse romande en particulier, où le sexe masculin ne manque pas de suffisance, de n’avoir pas entendu, plus ou moins proche, le sifflement de ses flèches ?

La seconde cause de l’inconfort du lecteur mâle, qui renforce l’effet de la première, me paraît créée par une subtile technique narrative. Pour parler en termes simples, je crois qu’il s’agit d’une variation sur l’emploi et le jeu réciproque des pronoms personnels.

La plupart du temps, l’autrice fait faire à son héroïne-narratrice un emploi du nous (partant, des autres pronoms) traditionnel. En voici comme premier exemple un éloge de la solitude :

Quand nous sommes seuls, tout ce que nous ne savions plus apprivoiser, nous le pouvons à nouveau.

Ici, le nous est universel, il inclut tous les êtres humains des deux sexes – ce que signifie le masculin pluriel, « incluant » en grammaire française le féminin.

Second exemple : la narratrice écrit en préambule au récit d’une soirée plus que décevante avec un homme dont elle est amoureuse :

Raconterai-je cette soirée où nous parlâmes des risques de guerre européenne et de la situation de la Suisse en cas de conflit ?

Ce nous inclut une femme ET un homme.

Mais fréquemment le nous, apparemment universel, se met à ne signifier que « nous, les femmes » ; c’est le cas dans les premières lignes de la plus longue citation donnée supra Les premiers nous incluent les deux sexes, et même l’humanité (ligne 4) ; mais dès la ligne 14, et jusqu’à la de la citation, il n’inclut plus que les femmes :

Nous n’avions rien prévu, nous femmes; comme toujours nous les avons laissé faire, se menacer, parader, en venir aux mains. Nous les avons regardé se déchaîner.

Corollaire à ce changement de signification du nous : le statut des pronoms représentant les hommes, ils, les, leur, et de l’adjectif possessif leur-s (leurs chaussettes, etc.) est modifié.

Depuis un célèbre article du linguiste Émile Benveniste, on nomme la troisième personne du singulier et du pluriel) la non-personne. Avant, on l’appelait « la personne dont on parle », ou « celle qui n’est pas présente », etc.

Imaginons qu’Alice Rivaz – nommément ou par le truchement de Jeanne – se soit ADRESSÉE AUX hommes, ait écrit par exemple :

Mais nous ne sommes pas des abeilles. Nous VOUS regardons agir, essayant de capter VOTRE attention, de VOUS flatter pour mieux VOUS retenir auprès de nous. Nous n’essayons même pas de VOUS sevrer de notre amour, à l’exemple des femmes d’une des comédies d’Aristophane. Je crois, du reste, que cela ne servirait de rien. Déjà les Grecques n’y ont rien pu et elles étaient plus belles que nous. Non, je ne crois pas que ce soit tant d’amour qu’il faudrait VOUS sevrer, mais de soins domestiques. Nous ne VOUS ferions plus à manger, nous ne prendrions plus soin de VOUS. VOUS  ferIEZ VOS lits VOUS-mêmes, VOS popotes VOUS-mêmes, VOS repassages VOUS-mêmes. Nous VOUS laisserions même repriser VOS chaussettes et en tricoter de nouvelles. Le monde entier en serait changé et l’Histoire, certes, prendrait nouveau cours.

Ce ne serait pas seulement « le monde » qui en serait changé, ce serait la lecture masculine de ce passage du livre. En effet, s’adresser à quelqu’un, c’est le reconnaître en tant qu’auditeur présent, actuel au sens philosophique, sujet  d’une éventuelle réponse. Entre je et tu, nous et vous, les rôles sont réversibles. Mais le texte réduit les hommes au statut d’objet.

Dans de telles pages, Alice Rivaz ne fait pas qu’énumérer les qualités et les souffrances des femmes ; elle leur reproche leur « servitude volontaire » à l’égard des hommes. Mais le reproche est atténué par le fait qu’elle-même y participe.

La position du lecteur est bien plus malaisée que s’il était directement apostrophé. Car du même coup ses voies et façons sont critiquées – et il est comme interdit de réponse, puisque n’existant pas en tant que sujet.

Ce qui complique encore le statut du lecteur mâle, c’est, comme eût dit M. de Lapalisse, qu’il est… lecteur, donc actif, donc sujet ! On ne sort pas de ce tourniquet si ingénieusement agencé. Pour user du titre d’un livre de Vahé Godel, le lecteur mâle est « exclu inclus ».

***

 Quatre grandes écrivaines romandes ont joué un rôle important dès les années 1940 dans la littérature francophone : Monique Saint-Hélier (qui, elle, avait commencé à publier avant 1940), Catherine Colomb, Corinna Bille et Alice Rivaz. Pour la première fois dans les lettres romandes, leur nombre a égalé celui des meilleurs écrivains de la même génération littéraire.

Je compte bien consacrer un ou plusieurs blog-s à ces écrivaines. Aujourd’hui, je désirais uniquement marquer le septantième anniversaire de La Paix de ruches. J’avais prévu de publier ce blog à l’occasion de la Journée des Droits de la Femme, le 8 mars, mais le temps m’a manqué.

L’œuvre d’Alice Rivaz est abondante, variée et toujours passionnante. On trouve dans le commerce plusieurs de ses livres, parmi lesquels : La Paix de ruches et d’autres romans beaucoup mieux connus, le plus célèbre étant Jette ton Pain ; sa merveilleuse autobiographie d’enfance : L’Alphabet du matin ; les magnifiques nouvelles de Sans Alcool et l’inclassable Comptez vos jours, l’un des diamants noirs de la littérature française.

Peut-être faut-il préciser que ses autres romans sont tout différents de La Paix des ruches. Ce livre est unique dans la production littéraire francophone autant que dans la romande, et dans celle de son autrice.

À celles et ceux qui fréquentent les bibliothèques publiques ou furètent dans celles de leurs amies et amis, je recommande très vivement le recueil de nouvelles De Mémoire et d’oubli (son chef-d’œuvre, à mon goût, avec Comptez vos jours) ; et un passionnant recueil de textes divers intitulé Ce Nom qui n’est pas le mien, où l’on peut lire des pages intitulées… « Littérature féminine et littérature masculine ».

P.-S. : LA RÉCEPTION DU LIVRE EN 1947-48

Dans son excellent ouvrage sur Alice Rivaz, le remarquable et regretté romancier Roger-Louis Junod consacre quelques lignes aux critiques du roman par des chroniqueurs littéraires (qui, à l’époque et pour trop longtemps encore, étaient tous masculins) :

La critique, en 1947-48, par la plume de chroniqueurs mâles, a réagi d’une manière amusante. Pour l’un de ces messieurs, ce qui heurte « un peu » le lecteur, c’est que l’héroïne de Mme Rivaz soit « tellement plus fine que son mari… » Tiens ! Un autre reproche à l’auteur d’en rester au domaine affectif, « et encore ne le fait-elle que du point de vue féminin, c’est volontairement partial »… Allons bon ! Et pour finir, ceci : « Cet orgueil (l’orgueil masculin), Mme Rivaz se l’approprie quand, inconsciemment et discrètement, elle laisse parler en elle, ou dans ses personnages, la tendance masculine qui habite toute femme. » Comprenne qui pourra !

Roger-Louis Junod, Alice Rivaz, Éditions universitaires de Fribourg, 1980. L’auteur de ce livre, publié dix-huit ans avant la mort d’Alice Rivaz, s’est entretenu souvent et longuement avec l’écrivaine.

2 réflexions sur “ALICE RIVAZ : « LA PAIX DES RUCHES »

  1. Mon cher Philippe, Je suis impatient de lire ton libre parcours sur Monique Saint-Hélier. Pour moi, c’est la plus grande. Injustement oubliée aujourd’hui. Tu sauras la ramener sous les projecteurs!

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